Les
conspirations et les cabales, grandes, petites ou moyennes, sont une
réalité. Certaines, comme l'assassinat de César ou le coup d'état
d'octobre 1917 ont effectivement changer l'histoire. Leurs effets
sont toujours locaux cependant, et leurs objectifs souvent mesquins.
La CIA a bien mené des expériences sur l'homme dans les années
cinquante et l'armée l'air américaine s'est bien lancé dans une
opération de manipulation de grande envergure sur le thème des OVNI
– utilisant des visites extraterrestres fantasmatiques pour
camoufler des essais bien réels, comme par exemple celui du F117
Nighthawk.
Ce
qui n'est jamais arrivé, cependant, c'est qu'une conspiration n'a
jamais eu, à elle seule, d'impact décisif sur l'histoire du monde.
Le nazisme prend bien ses sources dans la Thule-Gesellschaft
qui a patronné le jeune Deutsche Arbeiterpartei, mais l'arrivée au
pouvoir de Hitler doit plus à la crise de 1929, au traumatisme de la
défaite de 1917 et à la capacité du futur führer à entrer en
résonance avec les couches les plus profondes et les plus sombres de
l'inconscient collectif allemand qu'aux manipulations d'une société
secrète que le régime nazi interdira d'ailleurs dés 1935. Quant au
putsch d'octobre, il est le résultat de la rencontre entre une
société en crise, une grande puissance aux abois et le leader
opportuniste et sans scrupule d'un groupuscule extrémiste.
Les
illuminati, qui d'ailleurs n'existaient plus depuis plus d'un siècle
n'y étaient pour rien.
Il
est facile de voir pourquoi les théories du complot relèvent du
fantasme et pourquoi les sociétés secrètes qu'elles imaginent ne
peuvent pas exister dans le monde réels. Dans celui-ci, la
Franc-Maçonnerie a éclaté en une myriade d'obédiences et ses
rituels secrets se vendent en librairie. Des apostats ont dévoilé
les cérémonies, secrètes elles-aussi, qui se tiennent au cœur des
temples mormons, quant aux rencontres du Groupe de Bilderberg, les
dates et les lieux de leurs réunions sont connues de tous. Ces
dernières se passent d'ailleurs sous le regard des services secrets,
qui ne doivent pas se contenter d'en assurer la sécurité.
Si
les complots politiques sont probablement aussi vieux que la
civilisation, les théories du complot, avec leurs vastes sociétés
secrètes et leurs jeux de billard à bande sont beaucoup lus
récente. Elles sont nées après la Révolution Française pour
expliquer pourquoi l'ancien régime, qui était censé avoir la
faveur divine, s'était effondré et pourquoi l'Église n'arrivait
pas à endiguer la montée de la pensée moderne. Elles appartenaient
alors plutôt au domaine de l’extrême-droite.
C'est
d'ailleurs toujours à l'extrême-droite que les théories du complot
trouvent naissance, même si elles sont aujourd'hui reprisent par une
extrême-gauche qui cherche désespérément à comprendre pourquoi
les paradis prolétariens qui contrôlaient la plus grande partie du
monde durant la seconde moitié du vingtième siècle se sont
écroulé.
Le
discours conspirationniste sur le Groupe de Bilderberg, par exemple,
vient d'un ouvrage de l’extrémiste de droite américaine Phyllis
Schlafly - A Choice, Not an Echo
– publié en 1964 et qui affirmait que le Parti Républicain était
contrôlé par une cabale qui souhaitait créer un gouvernement
mondial et instaurer le communisme universel, une thèse qu'on
retrouve dans les écrits de la John Birch Society, think tank
américain dont le gauchisme est très relatif.
![]() |
L'hôtel de Bilderberg |
On
remarquera, par ailleurs, que les groupes d'où viennent ces théories
sont souvent eux-même au centre de micro-conspirations. Il n'est pas
étonnant que les larouchistes et les lambertistes, par exemple,
voient des cabales partout, et comme ils ont en général une assez
haute opinion d'eux-même, ils se créent des adversaires des
adversaires à ce qu'ils imaginent être leur hauteur. Le discours
d'un Pierre Hillard, mais on le retrouve aussi à Solidarité et
Progrés, est particulièrement révélateur de ce point de vue. J'ai
ainsi eu la surprise, en les lisant, d'apprendre que des
organisations que je fréquente régulièrement et dont je connais
bien la faiblesse et le manque de cohérence interne, étaient en
fait de puissants lobbys avec des relais au plus haut niveau du monde
des affaires.
Ce
qui pose question, cependant, c'est la popularité de ce genre de
théorie en dehors des groupuscules dont elles étaient autrefois le
domaine réservée. On entend ainsi fréquement que si on ne voit pas
de voiture électriques ou à air comprimé dans nos rues, c'est
parce que les grandes compagnies pétrolières s'assoient sur les
brevets et sabotent la recherche.
Dans
le monde réel les voitures électriques dominaient le marché au
début du vingtième siècle, le premier moteur à hydrogène a été
construit en 1807 et des trams parisiens fonctionnaient à l'air
comprimé sous la troisième république. Curieusement, ni
l'Allemagne Nazie, ni les militaristes japonais ni l'Afrique du Sud
de l'Apartheid ni la Corée du Nord, pays qui combinaient un manque
aigu de pétrole avec un mépris profond pour le droit international,
ne se sont tournés vers ces technologies lorsque leurs économies
sont tombé en panne d'essence.
Que
ces arguments soient balayés d'un revers de main par les
conspirationnistes montre que leur mode de pensée n'est pas
rationnel, et répond en fait à des besoins psychologiques.
Cela
peut sembler curieux, car après tout, qui voudrait vivre dans un
monde où une cabale malfaisante organise la récession et la
pénurie, à des fins d'ailleurs pas toujours très clair, mais quand
on y regarde de plus prés, ce monde est, en fait, très rassurant.
Si une cabale de banquiers et de capitalistes peuvent contrôler le
monde, c'est que le monde est contrôlable et que notre impuissance
n'est que conjoncturelle. Nous pouvons être aujourd'hui sous la
coupe d'immondes profiteurs, mais lorsque nous les aurons pendus avec
les tripes de leurs laquais, nous pourrons créer le paradis sur
terre.
Il
faudra juste décider de quel paradis il s'agit, car sur ce point
Solidarité et Progrés, Alain Soral et la John Birch Society ne sont
pas exactement sur la même longueur d'onde.
Ce
monde est infiniment plus rassurant que celui décrit par le rapport
Meadows, où nos ressources sont limitées et en voie d'épuisement,
où la science n'apporte aucune solution durable et ou à, ce stade,
il est impossible d'obtenir un
autre résultat qu'un effondrement.
Par
ailleurs, en accusant telle ou telle obscure cabale, nous nous
exonérons. Notre société a fait, inconsciemment, le choix il y a
trois siècle d'un mode de développement basé sur des ressources
non-renouvelables. Nous avons fait il quarante ans, le choix beaucoup
plus conscient de ne pas opérer une transition vers une économie
plus frugale et plus durable.
Nous,
habitants des pays développés, jouissons d'un niveau de vie qui
ferait pâlir d'envie un monarque du dix-huitième siècle. Certes,
nos maisons sont plus petites et moins bien décorées, mais elles
sont chauffées et éclairées. Nous disposons de l'eau courante et
d'une alimentation abondante et variée, de moyens de transports
rapide et d'une quantité extravagante de gadgets dont nos
grands-parents ne pouvaient que rêver.
Si
on exprime tous ces avantages en heures de travail humain, on
s’aperçoit que chacun d'entre nous a à sa disposition plusieurs
centaines d'esclaves invisibles.
De
plus, nous consommons une part totalement disproportionnée des
ressources qui nous permettent d'avoir ce niveau de vie. Si nous
voulions d'un monde équitable, il nous faudrait le diviser au moins
par deux. Je ne crois pas me tromper en prédisant que les
volontaires ne se bousculeront pas au portillon.
Il
est, là encore, beaucoup plus confortable, d'accuser quelque
nébuleux groupe de conspirateurs, ou tel ou tel concept
volontairement mal défini, comme le "capitalisme"
ou "l'impérialisme",
que d'accepter que notre mode de vie n'est pas durable, qu'il ne
durera pas et que notre seule option est d'en changer.
Et
puis il y a ce si agréable sentiment supériorité. L'impression de voir à travers le rideau de fumée et d'être au dessus du troupeau des dupes.
Quant
au coupable... peut-être devrait-on reprendre le discours de V dans
le film du même nom :
Comment
est-ce arrivé ? Qui est à blâmer ? Bien sûr, il y a ceux qui sont
plus responsables que les autres et qui devront en rendre compte
mais... Encore dans un souci de vérité, si vous cherchez un
coupable, regardez simplement dans un miroir.
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