mercredi 19 juin 2013

De quoi les Femens sont-elles le nom ?

Le 12 juin dernier trois Femens européennes ont été jugées en Tunisie pour avoir soutenu, d’une manière, disons particulièrement expressive, leur consoeur Amina Tyler (en fait Amina Sboui mais la demoiselle a visiblement quelques problèmes avec son identité).

Je n’ai pas plus de goût pour les procès politiques que pour les résistances made in boboland. Contrairement aux Pussy Riot (que tous le monde semble avoir oubliées – sic transit gloria mundi boborum), les Femens n’ont pas, en l’espèce, perturbé de cérémonie religieuse et il est absurde d’assimiler leurs prestations, aussi histrioniques soient-elles, à de l’exhibition sexuelle.

Les Femens n’ont, en effet, rien inventé dans ce domaine. Les premiers, à notre connaissance, à s’être dévêtus dans un but politique étaient une branche des Doukhobors, une secte chrétienne russe installée au Canada qui protestait contre la scolarisation obligatoire de leurs enfants. La nudité était pour eux une manière d’affirmer leur détachement des choses matérielles, ce qui incluait d’ailleurs parfois les choses matérielles des autres.

Si les Doukhobors eux-mêmes sont en voie de disparition, leur technique de protestation a eu un certain succès et est utilisée bien au delà de l’Ukraine. On peut citer en vrac les anti-corridas de PETA, les pacifistes de Breasts Not Bombs et une canadienne qui en avait plus qu’assez du bruit de ses voisins.

Les Femens n’ont donc rien inventé, même pas leur remarquable capacité à redécouvrir l’eau chaude tous les matins.

Si les Femens posent problème, et elles le font, c’est sur un autre registre. Elles ont été accusées de racisme, et non sans raisons. Certes leur doctrine, au demeurant très simpliste, n’a rien de raciste mais les préjugés sont bel et bien là. Anna Hutsol, une des fondatrices du mouvement a ainsi affirmé que la société ukrainienne avait été incapable "d’éradiquer la mentalité arabe envers les femmes".

Cette idée selon laquelle le "bronzé" est par nature macho, et d’autant plus macho qu’il est "bronzé" n’a rien d’anodine. On la trouve par exemple dans le très raciste Birth of a Nation qui décrit les noirs américains nouvellement libérés comme des bêtes en rut ne rêvant que de violer les femmes et les filles de leurs anciens maîtres. Il s’agissait – et il s’agit d’ailleurs toujours – d’hyperviriliser l’homme (plus ou moins) noir pour le déshumaniser. C’est ainsi qu’on peut lire sous la plume de la suffragette américaine Frances Willard :


La race colorée se multiplie comme les criquets d’Egypte. Le magasin de liqueur est leur centre de pouvoir. La sécurité des femmes, des enfants, de la maison, est menacée dans des milliers de villes en ce moment même.

Ce préjugé se perpétue aujourd’hui dans les discours sur le "machisme naturel" des "arabes" et la "grosse b..." des noirs et constitue une forme de déshumanisation des non-blancs, l’homme blanc étant considéré comme la norme, l’humain complet par défaut. Les noirs et les "arabes" sont eux renvoyés dans une bestialité hyper-virile, que celle-ci soit crainte ou, au contraire, fantasmée.

Bien sûr, les Femens ne conceptualisent pas ces préjugés – ils faudrait pour cela qu’elles soient capables de conceptualiser – mais elles les colportent, tout comme le féminisme "classique" colporte et propage la hiérarchie traditionnelle des rôles genrés en considérant qu’une femme ne peut s’épanouir dans un rôle féminin traditionnel, sauf à être aliéné.

Sur le même registre, les Femen ont été accusées de néo-colonialisme par des féministes du monde musulmans, notamment Sara M. Salem, suite à leur action anti-burqa à Paris .Cette dernière reproche au groupe ukrainien de lier la libération de la femme à l’habillement et de décréter, depuis l’Europe, que pour être libérée ne doit pas porter telle ou telle pièce de vêtement (en l’occurrence un voile). Pour la citer :

En tant que féministe, ces sous-entendus coloniaux me gênaient extrèmement. Ils me semblaient que nous retournions au débat sans fin sur le voile et le féminisme, dans le cadre duquel de nombreuses féministes continuent à affirmer que pour être une "vraie" féministe on doit rejeter le voile.

(…) En délimitant clairement les frontières de ce qui est un "bon" et un "mauvais" féminisme, Femen utilise la rhétorique coloniale féministe qui définit la femme arabe comme opprimée par la culture et la religion.

L’argumentation de Sara M. Salem n’est pas sans problèmes, car il revient à dire que les européens ne peuvent porter de jugement sur les pratiques des non-européens. Si l’on prend la précaution de sanctuariser ce que Michéa appelle la common decency, cependant, elle est d’une remarquable pertinence. Les Femen nient en effet la notion de contexte et affirment que leur modèle est valable en tous temps et en tous lieux – y compris, on le suppose, dans les cultures qui n’érotisent pas la poitrine féminine. Cela aboutit à créer une sorte d’uniforme de la femme libérée, en l’occurrence le topless. C’est bien sûr remplacer un préjugé par un autre et infantiliser les femmes qui ne souscrivent pas à ce modèle. Elles sont supposées être aliénées et participer à leur propre oppression. Leurs opinions et leurs choix sont donc sans valeurs, comme celles de ces jeunes filles d’un lycée de la région parisienne convoquées chez le proviseur pour avoir porté des robes un peu trop longues et un peu trop unies.

Outre que cela revient à considérer les femmes comme d’éternelles mineurs, incapable de prendre une décision et d’en assumer les responsabilités, c’est d’une confondante stupidité. Il va de soi qu’un morceau de tissu – pour reprendre l’exemple du voile – n’a aucune signification intrinsèque. Sa valeur dépend du contexte et on peut tout à fait concevoir que dans des pays dominés par des élites occidentalisées et "laïques" qui utilisaient leur proximité avec l’occident pour accaparer les ressources et disqualifier toute forme de contestation, la mise en avant de telle ou telle tradition peut constituer un acte de résistance, au régime, ou à la logique libérale, importée d’occident qui entend détruire les solidarités organiques traditionnelles pour les remplacer par des rapports marchands qui ne profiteront qu’aux plus favorisés.

Cela nous amène, au delà du cas particulier des pays musulmans, au problème de fond avec les FEMEN : leur inscription dans l’ordre libéral. Dans une société comme la notre, un mouvement comme celui des FEMEN, combinant succès médiatique et faiblesse numérique ne peut qu’être suspect. Il serait absurde de voir une conspiration derrière elles, mais il serait tout aussi absurde de croire que les médias mettraient en avant un groupe qui menacerait réellement l’ordre établi.

Manifestation des Femens contre la grippe porcine
A l’origine les FEMEN protestaient, habillées, contre le tourisme sexuel, un des fléaux de l’Ukraine post-soviètique, et surtout contre l’apathie du gouvernement dans ce domaine. Leur action ne rencontra guère d’écho jusqu’au moment où elles décidèrent de montrer leurs seins. On commença alors à faire attention à elles, pour des raisons qui ont sans doutes plus de rapport avec les "plans nichons" des films de série Z qu’avec une quelconque réflexion politique.

Ce qui n’était au départ qu’une tactique pour se faire entendre a été théorisée sous le nom de "sextrèmisme". Il ne s’agit, cependant, que d’une rationalisation à posteriori. La logique du spectacle est première, et de ce fait, elle condamne les FEMEN à n’être qu’un groupe pseudo-subversif de plus dans une société qui en a accumulé un embarrassant surplus.

Dés l’instant où vous vous engagez dans une logique de spectacle, vous vous condamnez, pour durer, à une perpétuelle recherche du spectaculaire et du choquant, ce qui,n’est pas réellement compatible avec la création d’un mouvement politique structuré et capable de peser sur les décisions. Le fait que les FEMEN soient payées pour leurs actions et que le mouvement, entièrement dépendant de financement extérieurs, entretienne de coûteuses infrastructures – notamment des locaux – renforce cette tendance. En effet, le groupe ne peut financer son train de vie – et assurer celui de ses militantes – que si il attire continuellement de nouveaux dons et donc maintient constamment une forte visibilité médiatique.



Les FEMEN sont donc devenues – peut-être à leur corps défendant, d’ailleurs – des entrepreneures de spectacle politique, qui doivent pour exister, rechercher perpétuellement de nouvelles victimes à défendre et de nouvelles oppressions à vaincre, quitte à les inventer.

Le manifeste d’Inna Schevchenko dans le huffingtonpost est de ce point de vue particulièrement révélateur surtout si on le compare, par exemple, à celui de NOW, une organisation féministe américaine, en 1966.

NOW définissait son objectif comme suit :

L’objectif de NOW est d’agir pour que les femmes participent pleinement à la société américaine et exercent tous les privilèges et toutes les responsabilités que cela implique, dans un partenariat égal avec les hommes.

Inna Schevchenko est sur un registre totalement différend. Elle ne prononce pas une seule fois le mot "égalité" et la condition féminine qu’elle nous décrit ressemble plus à un roman de John Normann qu’à notre réalité quotidienne. Elle ne se donne pas non plus de but concrets à atteindre mais entend lutter contre "le système patriarcal", concept vague qui, à l’instar du "capitalisme" des groupes gauchistes ou du "cosmopolitisme" de l’extrême droite, est indéfiniment ré-interprétable et permet donc de justifier, ad vitam aeternam, l’existence du groupe.

Betty Friedan, la fondatrice de NOW, vivait dans un monde où les perspectives des femmes étaient sévèrement limitées, plus en fait que dans les sociétés traditionnelles. Pourtant le statement of purpose qu’elle a contribué à rédiger ne cherche pas à combattre une supposée oppression, mais décrit les femmes comme des adultes qui doivent être considérées comme telles par la société. Il s’agit de ce que Christina Hoff Sommer appelle equity feminism et personne de décent ne s’oppose à cela, sauf peut-être les Femens et leurs soutiens.

Le discours incendiaire d’Inna Schevchenko – elle considère que "les femmes sont des esclaves modernes", ce qui est à la fois surréaliste et profondément insultant pour les vrais esclaves modernes – est lui, représentatif de ce que la même Christina Hoff Sommer appelle Gender Feminism. Il décrit les femmes non comme des adultes mais comme des victimes permanentes qui ne peuvent se libérer qu’en adoptant telle ou telle ligne du parti (en l’occurrence enlever le haut).

La principale caractéristique des victimes est qu’elles n’ont pas de libre-arbitre. Leurs choix et leurs opinions sont l’expression d’une aliénation ou d’une fausse conscience et ne sont donc pas légitimes.

Cette attitude n’est pas limité au féminisme version FEMEN (lequel aurait sans doute horrifié Betty Friedan, soit dit en passant). On la retrouve dans tous les -ismes qui composent la gauche sociétale moderne, à l’exception du mouvement LGBT qui luttant contre des discriminations et des violences bien réelles ne ressent pas le besoin de faire des homosexuels des victimes par nature et cherche avant tout leur intégration dans la normalité républicaine.

Comparons Martin Luther King au CRAN ou Ferhat Abbas aux Indigènes de la République et partout on retrouve cette infantilisation / victimisation. Il ne s’agit plus pour les groupes désavantagés de devenir des citoyens à part entière, mais de se poser en perpétuelles victimes ayant droit à de toutes aussi perpétuelles compensations. Naturellement, cela revient à mettre ces groupes dans une situation de perpétuelle dépendance. On ne peut se voir, en effet, reconnu comme victime que par quelqu’un dans une position d’autorité.

Il est d’ailleurs intéressant que les dominations de classe sont largement absentes de ce discours alors qu’elles deviennent chaque jours plus brutales. C’est loin d’être un hasard. Les classes moyennes-supérieures, auxquels appartiennent la plupart des dirigeants de ces -ismes divers et variés, n’ont aucun intérêt à un mouvement d’égalisation des richesses, car dans un contexte de non-croissance, il se ferait forcément à leur dépends. Les -ismes sociétaux permettent de satisfaire leur soif de bonne conscience sans menacer leur position sociale. Au contraire, la logique des quotas leur ouvrira tout une série d’opportunités et d’emploi – Djemilla du Prisunic et sa nouvelle épouse sont bien entendu priées de rester derrière leur caisse.

C’est à ce mouvement de marginalisation des problèmes sociaux au profit d’une course effrénée à la plus belle victime que concourent les FEMEN, à leur histrionique et flamboyante manière. Cet histrionisme et cette flamboyance sont d’ailleurs parfaitement adaptées à une société libérale qui pratique la concurrence victimaire pour ne surtout pas être interrogée sur ses fondements sociaux et sa viabilité à long terme.

Si les FEMEN étaient vraiment subversives, elles prendraient en compte cette dimension, mais cela leur coûterait leur visibilité médiatique... et la sympathie de nombre de leurs généreux donateurs.

Le Big Bazar est si confortable, et surtout si rentable..

mardi 14 mai 2013

Hollande et la croissance : face à l’échec

Un an après son entrée en fonction, l'échec de Hollande et de Jean-Marc Ayrault est patent. C'était bien sûr prévisible, tout comme était prévisible la retraite du gouvernement, comme de ses adversaires, d'ailleurs, sur des sujets sociétaux qui permettent de cliver sans poser les questions qui risqueraient de vraiment fâcher.

Le mariage pour tous était la conséquence logique d'une évolution sociale, étalée sur quarante ans, qui a progressivement rendu légitimes les couples de même sexe. Par ailleurs, il fait rentrer dans la normalité familiale et conjugale une minorité longtemps marginale. Son adoption était à la fois et souhaitable, et aurait dû se faire comme en Grande Bretagne, sans polémiques ni manifestations.

Dans le domaine qui devrait être au centre des préoccupations du gouvernement, c'est à dire l'économie, ce qui frappe c'est son impuissance. Cette impuissance n'est pas seulement due à, disons, l'apathie naturelle du président. Il est d'ailleurs remarquable que les critiques de la droite ne portent pas sur le sens de la politique qu'il mène mais seulement sur l'ampleur des "réformes".

Si elle était au pouvoir, elle mènerait une politique similaire, avec les mêmes appels incantatoires au retour de la croissance et la même navigation à vue. Elle aurait sans doute la même absence de succès qu'elle essayerait de cacher en mettant en avant tel ou tel sujet sociétal.

Comme l'a montré Jean-Claude Michéa, la gauche, née de l'alliance historique entre le mouvement ouvrier et le "parti du progrès et du mouvement", s'est progressivement convertie aux idées portées par ce dernier. Le verre était dans le fruit dés la fin du XIXème siècle mais il ne s'est vraiment imposé qu'à partir de la fin des années soixante par le biais des mouvements dits "gauchistes", qui, contrairement au parti communiste, reflétaient les aspirations des classes moyennes alors en pleine expansion. Les idéologies du jouir sans entrave et de l'individu roi, même enveloppées dans une phraséologie marxiste ou maoïste répondaient à leur appétit de consommation et à leur volonté de bousculer les anciennes hiérarchies.

Ce sont elles qui sont restées lorsque les illusions trotskistes et maoïstes se sont effondrées, préparant le terrain à la conversion libérale de la gauche dite de gouvernement après l’abandon des pourtant fort modérées ambitions réformatrices de 1981. Elles ont d’ailleurs contaminé ce qui reste de la tradition socialiste originelle puisque les formations de "la gauche de la gauche" sont très engagées dans des sujets sociétaux comme la "défense des sans-papiers" ou le droit de vote des étrangers. Si l’on excepte quelques fossiles comme Lutte Ouvrière ou le Parti Ouvrier Indépendant, la gauche "dure" s’est largement ralliée à un libéralisme sociétal qui a toujours historiquement préparé le libéralisme économique.

Une évolution similaire s’est produite à droite où les libéraux l’ont définitivement emporté sur le "parti du trône et de l’autel" après la guerre d’Algérie. La droite, aujourd’hui, n’utilise plus le thème des valeurs et de la tradition que pour mobiliser un électorat souvent populaire, et ce alors que la politique qu’elle mène pousse à la dissolution de ces valeurs et de ces traditions conçues comme autant d’obstacle à globalisation et à la marchandisation généralisée. La encore seuls une poignée de groupuscules, d’ailleurs aussi peu sympathiques que leurs adversaires d’extrême-gauche, se situent en dehors de cette logique.

La droite et la gauche de gouvernement ne diffèrent donc idéologiquement que sur des symboles ou des références militantes et intellectuelles. Leur vision du monde profonde et la politique qu’elles mènent sont remarquablement similaires... et recouvrent pour l’essentiel la culture et les petites querelles des différentes classes dirigeantes.

C’est là, dans cette vision du monde partagée, que se situe la source de l’échec programmé de François Hollande. Son action se situe dans le cadre étroit du libéralisme et dans la perspective tout aussi étroite de la croissance.

Cela aurait pu avoir un sens au milieu du XXème siècle, cela n’en a plus aujourd’hui. Notre civilisation se heure à deux murs qu’elle ne peux dépasser. Le premier est celui de la complexité, mis en évidence par Joseph Tainter dans un ouvrage de 1988 : The Collapse of Complex Societies.

Les sociétés humaines sont des machines à résoudre des problèmes, et elles le font en accumulant de la complexité. Là où les choses se compliquent c’est que si cette stratégie est au départ très efficace, elle finit inévitablement par s’épuiser sous l’effet de la loi des rendements décroissants. A la fin, ces rendements deviennent négatif, c’est à dire que complexifier la société appauvrit cette dernière. Elle devient de moins en moins capable de mobiliser les ressources pour faire face à une urgence et devient un poids pour ses membres... jusqu’à ce qu’une crise emporte tout.

Le second mur est celui des ressources énergétiques. Comme le faisait remarquer Tainter dans un article de 1996 intitulé Complexity, Problem Solving, and Sustainable Societies :

L’industrialisation illustre ce point. Elle a créé ses propres problèmes de cherté et de complexité, y compris les chemins de fer et les canaux pour acheminer le charbon et les biens manufacturés, le développement d’une économie reposant de plus en plus sur la monnaie et les salaires, et le développement de nouvelles technologies. Alors que l’on considère habituellement que ces différents éléments de complexité facilitent la croissance économique, en fait, ils ne le font qu’en présence de subventions en énergie (…) Du fait des subventions en combustibles fossiles bon marché, de nombreuses conséquences de l’industrialisation furent effectivement bénignes pendant longtemps. Les sociétés industrielles pouvaient se les permettre. Lorsque les coûts énergétiques peuvent être supportés facilement et sans douleur, le rapport bénéfices sur coûts des investissements sociaux peut être largement ignoré (ainsi qu’il l’a été dans l’agriculture industrielle contemporaine). Ce sont les combustibles fossiles qui ont fait l’industrialisation et ce qui en est sorti (comme les avancées scientifiques, les transports, la médecine, l’emploi, le consumérisme, la guerre des nouvelles technologies et l’organisation politique contemporaine), un système de résolution de problèmes qui a été durable durant plusieurs générations.


Or les énergies fossiles abondantes et bon marché qui ont subventionné le mode de vie industriel se raréfient. La production de pétrole brut conventionnel stagne depuis 2004 et pour répondre à la demande nous sommes obligés de nous tourner vers des substituts coûteux et difficiles à extraire comme le pétrole de schiste ou les sables bitumineux. Naturellement si ces substituts, qui sont connus depuis longtemps, n’étaient pas exploités, c’est qu’il y avait une bonne raison : leur rendement est mauvais, parfois même négatif. Le rapport entre l’énergie qu’ils fournissent et celle nécessaire à leur extraction est très inférieur à celui du pétrole conventionnel, ce qui se traduit par des coûts très élevés.


Le résultat c’est qu’il reste de moins en moins de surplus pour entretenir les infrastructures et faire croître l’économie. De là vient son l’atonie actuelle, atonie particulièrement marquée en Europe car nous ne disposons pas de matières premières, devons entretenir une société très complexe avec quantités d’infrastructures matérielles et immatérielles et ne disposons plus d’outils monétaires, ou d’une puissance géopolitique qui nous permettrait, à l’instar des États-Unis, de pomper la richesse de notre périphérie.

Dans ces conditions, il est illusoire de croire que la croissance va redémarrer. En fait on peut s’attendre à ce qu’elle s’inverse et que nous subissions une décroissance forcée de longue durée. Les appels des uns et des autres au retour de la croissance tiennent donc plus de l’acte de foi que de la politique constructive.

C’est d’ailleurs tout aussi vrai des politiques alternatives proposées par l’extrême gauche, puisqu’au delà des exercices rhétoriques, elle se place elle aussi dans une perspective de complexification – qu’est-ce qu’une "planification écologique" sinon la construction d’une nouvelle bureaucratie – et donc de croissance.

La vrai question, celle qu’un PS soumis à l’idéologie libérale et à la mythologie du progrès, ne peut se poser c’est pourquoi avons nous besoin d’une croissance ? On pourrait, après tout se contenter, d’une stabilité de la production, ou d’un cycle où périodes de croissance et de décroissance s’équilibreraient.

C’est en partie dû au fait que la comptabilité national – et pas seulement la française – considère les services non-marchands – l’armée par exemple – comme une création de richesse, ce qui masque mécaniquement les variations, à la hausse comme à la baisse, de l’économie productive. La véritable difficulté, cependant, tient à notre système de création monétaire. Nous créons de l’argent en créant de la dette. Cela signifie que dans une économie donnée la masse de dette est équivalente à la masse monétaire – et donc, soit dit en passant, qu’annuler la dette revient à retirer de l’argent du système. Cela signifie surtout que l’économie doit croître constamment si l’on veut que ces dettes soient remboursées. Si cette croissance est inférieure à un certain niveau, une partie de ces dettes deviennent impossibles à honnorer. Si elle devient négative, c’est l’ensemble du système qui risque de s’enfoncer dans une spirale déflationniste.

Dans un monde où l’épuisement des matières premières nous condamne à une décroissance forcée de longue durée, c’est la porte ouverte aux pires désastres. Et bien sûr, injecter de l’argent dans le système, en créant de nouvelles dettes ou en imprimant des billets, sera de moins en moins efficace et ne servira, à terme qu’à détourner des ressources vers la spéculation et à générer de l’inflation.

En lieu et place des incantations à Sainte Rita qui remplissent l’espace médiatique, il faut surtout nous demander comment nous pouvons vivre bien dans une période de décroissance prolongée. La société durable que les promesses des années 70 nous laissaient entrevoir est sans doute définitivement hors de notre portée. Nos infrastructures sont trop lourdes et le temps nous manque pour effectuer une transition ordonnée. Une forme ou une autre d’effondrement est à ce stade inévitable.

L’objectif devrait-être désormais d’accompagner ce mouvement en faisant exactement l’inverse d’une politique de croissance. Il s’agirait de promouvoir le local et l’organique, de démanteler les infrastructures inutiles, d’organiser le retrait de l’économie monétaire au profit de l’autosuffisance, reconstruire les communautés locales en dévalorisant l’individualisme.

En gros, construire, avec le moins d’à-coups et de douleur possible la civilisation d’après la croissance et la décroissance, un monde qui ressemblerait à celui esquissé par David Holmgren dans son scénario Earth Steward.

Comme le faisait remarquer Joseph Tainter, "c’est une alternative utopique qui (…) ne se réalisera que si des difficultés sérieuses dans les nations industrielles la rend attractive et si la croissance économique et le consumérisme disparaissent de notre idéologie"

Ce n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, la vision de François Hollande, comme de ses principaux rivaux d’ailleurs. Et c’est pour cela qu’ils sont condamnés à l’échec.

mardi 20 novembre 2012

De l'importance d'Aurore Martin

Aurore Martin est une militante, française, du parti indépendantiste basque Batasuna, légal en France mais interdit en Espagne du fait de son attitude pour le moins équivoque vis-à-vis des terroristes de l’ETA. Aurore Martin a, bien entendu, participé aux activité de son parti, non seulement en France mais aussi en Espagne, de 2005 à 2008. Elle a été poursuivie par la justice espagnole pour ces faits et s’est réfugié en France.

Jusque-là , rien que de très normal et prévisible.

Là où les choses se compliquent, c’est qu’un juge espagnol a lancé, le 13 octobre 2010, un mandat d'arrêt européen à son encontre « en vue de poursuites pénales pour des " faits de participation à une organisation terroriste, et terrorisme, commis en France et en Espagne de 2005 à 2008 ". La justice française a appliqué ce mandat d’arrêt tout en le restreignant aux seuls actes commis en Espagne et Aurore Martin est entrée dans la clandestinité. Elle a été arrêtée lors d’un banal contrôle routier le 1er novembre 2012 et la procédure d’extradition a immédiatement commencé, ce qui a entraîné de vives protestations de la part d’élus locaux, des groupes autonomistes mais aussi d’organisation de défense des droits de l’homme, à ce point que tant le ministre de l’intérieur Manuel Walls que le président François Hollande ont été interpellés sur le sujet.

Je n’ai aucune sympathie pour Batasuna. La violence de l’ETA était légitime à l’époque du franquisme, tout comme l’était celle de l’Agrupación Guerrillera de Levante y Aragón et des autres maquis antifranquistes de l’après-guerre. Elle a cessé de l’être dés l’instant où la démocratie a été rétablie. Je suis plutôt favorable à ce que le Pays Basque devienne indépendant si telle est la volonté majoritaire de sa population mais cela ne peut se faire que de manière pacifique, pas à coup de bombes et d’ "impôt révolutionnaire". L’attitude de Batasuna était à ce point équivoque qu’on le qualifiait de vitrine légale de l’ETA. C’est d’’ailleurs ce qu’à estimé la Court Européenne des Droits de l’Homme dans un arrêt de 2009 affirmant que :

le comportement des hommes politiques englobant d’ordinaire non seulement leurs actions ou discours, mais également, dans certaines circonstances, leurs omissions ou silences, qui peuvent équivaloir à des prises de position et être aussi parlants que toute action de soutien déclaré.

Et que :

Après avoir recherché s’il existait des raisons convaincantes et impératives de nature à justifier la dissolution des partis politiques requérants parmi les éléments dont elle disposait, la Cour a estimé que cette ingérence correspondait à un « besoin social impérieux » et était « proportionnée au but visé ». Il en résulte que la dissolution peut être considérée comme « nécessaire dans une société démocratique », notamment pour le maintien de la sûreté publique, la défense de l’ordre et la protection des droits et libertés d’autrui, au sens de l’article 11 § 2.

La demande d’extradition était donc légitime. Le problème est ailleurs.

Autrefois le juge espagnol aurait faire une demande d’extradition à la France, qui l’aurait d’ailleurs sans doute refusée. En effet nous n’extradons pas nos nationaux, et certainement pas lorsqu’ils sont poursuivis pour des délits politiques – le terrorisme n’est pas considéré comme de nature politique mais en l’espèce il s’agit seulement d’appartenance à une organisation le soutenant, plus ou moins implicitement, ce qui n’est pas la même chose.

La procédure dite du mandat d’arrêt européen, cependant, suit une autre logique. Mis en place par la décision cadre 2002/584/JAI, du 13 juin 2002, après avoir été approuvé au niveau politique lors du Conseil européen de Laeken en décembre 2001, il crée une sorte de marché commun judiciaire.

Un état – ou plus précisément un juge dans un état – peut émettre un mandat d’arrêt européen pour des faits punissables dans l’état d’émission par au moins douze mois d’emprisonnement et correspondant à l’un des 32 chefs d’accusations énumérés dans la décision cadre. Les autres états sont alors obligés de l’appliquer, sauf s’il y a une atteinte aux droits de l’homme ou si le mis en cause est poursuivi chez eux pour les mêmes faits. On notera que la nationalité du mis-en-cause n’entre pas en considération, ce qui revient à dire que la France non seulement peut mais doit extrader ses nationaux si un autre pays européen en fait la demande.

Bien sûr, il est possible de contester un mandat d’arrêt européen devant les tribunaux, jusqu’à la Court Européenne des Droits de l’Homme . C’est d’ailleurs ce qu’a fait, sans succès, Aurore Martin, ainsi qu’un autre "bénéficiaire" du système Julien Assange. Le gouvernement, cependant, et au contraire de ce qui se passe pour une extradition traditionnelle, n’a aucun moyen de stopper la procédure. Il n’en est qu’un simple relais administratif.

Il est facile de voir comment le système peut partir en vrille. Qu’un parti d’extrême-droite s’installe au pouvoir quelque part – on ne donnera pas de nom pour ne vexer personne – et le gouvernement français se trouvera dans l’obligation d’arrêter des citoyens français, sur son propre territoire, pour "appartenance à la mafia sioniste" ou "incitation à la sédition rom". L’affaire Julien Assange montre d’ailleurs que ce n’est pas qu’une simple hypothèse.

En sus de ces abus prévisibles, et au moins partiellement avérés, le mandat d’arrêt européen participe du grand mouvement de dépolitisation bureaucratique qui caractérise la construction européenne depuis 1952. Il ne s’agit pas des transferts de souveraineté en eux-même, mais bien du fait que, contrairement à ce qui s’est passé aux USA en 1787, cette souveraineté n’ait pas été transférée à un corps politique mais à une entité administrative.

Cette différence est fondamentale et explique l’échec de l’Union Européenne.

Un corps politique, comme son nom l’indique, mène une politique qui, du moins en théorie, peut être invalidée par les électeurs qui enverront alors au pouvoir des gens totalement différents pour mener une politique elle aussi totalement différente. C’est un système très imparfait mais il a l’avantage de permettre de changer de gouvernement sans avoir à prendre d’assaut le palais présidentiel ni à envoyer ses occupants en camps de rééducation par le travail.

Une administration fonctionne de manière différente. Elle gère en appliquant des règles établies à l’avance sous la surveillance non pas du peuple mais des tribunaux. Ceux-ci n’ont d’ailleurs pas le pouvoir de la renvoyer dans ses pénates mais seulement d’invalider telle ou telle de ses décisions. Une administration n’est, par définition, responsable politiquement devant personne. Sa seule obligation est de respecter formellement les principes qui l’ont fondée, et tant pis si cela se fait contre la volonté de ses administrés.


Or dés le départ, l’Union Européenne a été conçue comme une administration – comme dise les informaticiens, it is not a bug, it is a feature. La CECA avait pour but, explicite, de retirer la maîtrise des mines et de la sidérurgie aux états pour leur ôter les moyens de faire la guerre, ce qui supposait que cette maîtrise soit confiée non pas à une autorité politique, qui pourrait éventuellement faire la guerre, mais à un organisme purement gestionnaire.

L’Europe n’a jamais su dépasser ce péché originel et chaque approfondissement n’a fait que la transformer toujours plus en une vaste machine à appliquer des traités dont elle ne peut remettre en cause les fondement idéologiques. C’est pour cela que les partisans du non de gauche en 2005 avaient à la fois raison et tort. Raison, parce que le traité sacralisait une politique libérale qu’il ne serait ensuite plus possible de contester au niveau européen. Tort parce que le traité de Lisbonne n’avait rien de spécial de ce point de vue. Le ver était dans le fruit dés 1952.

Un exemple nous en a été donné récemment avec la fameuse directive avortée sur les 40% de femmes dans les conseils d’administration. Je trouve personnellement cette mesure absurde et odieuse. Absurde parce que les entreprises n’ont pas vocation à être représentatives, elles ont juste l’obligation d’offrir à tous les employés les mêmes opportunités, ce qui est profondément différent. Odieuse parce qu’elle se présente comme bénéficiant à toutes alors qu’elle ne touchera qu’une poignée de déjà favorisées – c’est d’ailleurs une constante dans le monde progressisto-bobo.

Le vrai problème, cependant, c’est que c’est un organisme qui, au fond, n’est responsable devant personne qui a décidé de prendre ou non cette mesure et de l’imposer aux parlements nationaux. Dans un certain nombre de cas, le parlement européen a, de fait, un droit de véto dans le cadre de la "codécision", mais ses modalités d’élection, sur une base nationale et sans débat sur les politiques à mener, font que ses décisions ressemblent plus à des négociations d’appareil, menées sous le regard et l’influence des lobbys, qu’à un débat démocratique.

Ce n’est même pas un gouvernement par décret, c’est un gouvernement par notes de service. Et comme tous les gouvernements de ce style, il est effroyablement vulnérable aux pressions et aux luttes de factions de la classe dominante.

Il n’y a que deux remèdes à cette situation. Le premier, celui qui a ma préférence, consisterait à faire de l’Union Européenne un véritable état fédéral avec un gouvernement responsable devant un parlement élu au cours d’élections aux enjeux clairs et dont les résultats conditionneraient la composition du dit gouvernement. Concrètement, cela signifierait que les actuels états cessent d’être souverains et se voient ravalés au rang d’un canton suisse ou d’un état américain, ce qui soit dit en passant est loin d’être négligeable. C’est, en substance, la proposition de Dany Cohn-Bendit. Je doute que je la voie se réaliser de mon vivant, et je compte bien vivre très longtemps.

Le second consiste à admettre que nous avons construit une machine incontrôlable qui est en bonne voie de dissoudre la démocratie, à la dissoudre avant et à reconstruire la dite démocratie au niveau national. Ce n’est pas l’hypothèse que je préfère, mais force est de constater que c’est la plus probable si nous continuons à nourrir le monstre bureaucratique.

Et pour en revenir à nos moutons basques, c’est bien cette alternative que met en lumière le cas d’Aurore Martin, et c’est bien pour cela que tous les républicains devraient s’opposer à sa livraison aux autorités espagnoles.

dimanche 15 juillet 2012

Histoires de panneaux

Les juges des cours administratives ont l’habitude des conflits clochemerlesques. Celui que le tribunal administratif d’appel de Marseille vient de trancher bat cependant des records dans ce domaine.

Le maire d’une petite ville de la banlieue de Montpellier, Villeneuve-lès-Maguelonnes, avait en effet décidé de placer à l’entrée de sa commune des panneaux en occitan – jusque-là, rien que de très habituel. Une association locale, le Mouvement Républicain de Salut Public, présidée par un nommé Robert Hadjadj, a attaqué cette décision en arguant, entre autres, de dispositions du Code de la Route. Le tribunal de première instance l’a suivi, mais le tribunal d’appel l’a renvoyée dans ses pénates en lui expliquant qu’un arrêté de 1967 n’avait aucune valeur s’il ignorait la Loi Toubon et la Constitution. Il a assorti cette explication d’une facture de 2000 euros, ce qui devrait sûrement en faciliter la compréhension.

Il n’y a évidement là rien que de très normal. De la part d’une association avec un nom aussi déphasé que Mouvement Républicain de Salut Public on ne pouvait s’attendre qu’à des actions frivoles, surtout quand on sait qu’il milite pour un retour au calendrier républicain – oui, celui de vendémiaire, brumaire et nivôse. Tout au plus pourra-t-on observer que les associations francophonistes ont soutenu cette action, ce qui démontre que leur supposée défense de la diversité culturelle n’est que le masque d’une croisade impérialiste et néo-coloniale. Ce n’est pas une surprise pour moi, mais il faudra s’en souvenir la prochaine fois qu’elles geindront.

Au delà de la furie procédurière d’un groupe de nostalgiques de Robespierre, ce qui frappe c’est l’importance donnée à ces panneaux. Après tout, il est extrêmement douteux que la langue utilisée sur les panneaux d’entrée de ville ait une quelconque influence sur les habitudes linguistiques des habitants.

La défense des langues minoritaire est une noble cause, même si, comme toutes les nobles causes elle a ses fanatiques dangereux. La preuve en est que ses opposants la combattent sur le mode du "je ne suis pas... mais..." et se livrent à d’impressionnantes contorsions intellectuelles pour expliquer qu’ils sont pour la diversité culturelle, à condition qu’elle ne bénéficie qu’à eux – les francophonistes ont particulièrement doués pour cela.

La plus noble des causes peut être défendue de manière inepte, cependant, que ce soit par ignorance, facilité ou préjugé de caste.

Joshua Fishman
Le processus par lequel une langue s’éteint, et par voie de conséquence les moyens par lesquels on peut l’enrayer, voire l’inverser, a fait l’objet de nombreuses études dont les plus connues sont celles de Nancy Dorian sur le gaélique du Sutherland et de David Crystal sur le dyirbal, sans parler des ouvrages de Joshua Fishman sur la revitalisation linguistique et notamment Reversing Language Shift.

Ces études sont cependant très rarement appliquées sur le terrain, et certainement pas en France. La barrière linguistique et le caractère à la fois élitiste et profondément provincial de la culture française n’y sont certainement pas pour rien, mais il n’y a pas que cela.

Josuah Fishman, par exemple, est extrêmement réservé sur les mesures institutionnelles telles que l'officialisation, l'utilisation par les médias et l'administration ou l'enseignement, du moins tant que la transmission intergénérationnelle n'est pas assurée.

Pour le citer :

[…] il peut aussi être insatisfaisant pour qui ont des buts plus ambitieux, requérant le soutien matériel et l'action du gouvernement. Ces buts ambitieux et ces actions gouvernementales ne mènent cependant souvent à rien, car ils ne sont pas soutenus par des communautés de base et des initiatives locales. Un effort à la base est, lui, au moins un début. Il peut être possible et même souhaitable d'aller plus loin, plus tard, mais sans ce premier niveau de soutien, rien de ce qui suivra ne sera durable et les efforts gouvernementaux peuvent devenir purement formels, ou même calculés pour aliéner plus de personnes qu'elles en amènent à la cause, comme les militants pour le gaélique irlandais l'ont appris à leurs dépends à la fin des années 60 et le début des années 70.

Or, si le déclin des langues minoritaires (et de tout ce qui ressemblait à une culture populaire en France) a été précipité par la dissolution de la société traditionnelle, la cause première de ce déclin a été la politique de discrimination menée vis-à-vis de leurs locuteurs par l’Etat et d’une manière générale par les classes dominantes. Il est donc logique que leurs défenseurs se tournent aujourd’hui vers l’Etat, le pensant capable de reconstruire ce qu’il a détruit. Par ailleurs, ces défenseurs viennent souvent de la fonction publique et des milieux professoraux, qui ont une foi naïve dans la toute puissance de l’Etat en général et de l’école en particulier.

Que le seul parti politique d’envergure à s’opposer ouvertement à la signalisation bilingue – pour prendre cet exemple – soit le Front National en dit long sur les motivations réelles de ceux qui s’y opposent d’une manière, disons moins ouverte, notamment dans ce qu’on appelle le courant "républicain".

Il y a néanmoins une grande différence entre "juste" et "efficace" et si se battre pour des symboles peut-être utile dans certains cas, se concentrer sur eux quand on ne dispose que de ressources limitées est rarement une bonne idée ; Ainsi si les écoles par immersion garantissent une certaine forme de transmission, même si celle-ci est moins durable que la transmission familiale, se battre pour la visibilité du breton dans la vie quotidienne ou l'administration, pour parler de ce que je connais, est un remarquable gaspillage d'énergie militante.

Pour citer Josuah Fishman :

L'objectif à ce stade (comme à tous les stades) doit être de se transcender, c'est à dire d'acquérir ce qui manque le plus au succès de l'entreprise : des groupes de jeunes, des associations de jeunes adultes, des groupes de jeunes parents et finallement des communautés résidentielles ou des quartiers utilisant (ou menant à l'utilisation) de la langue minoritaire. […] La route vers la mort sociétale est pavé d'actions qui ne sont pas centrées sur la continuité intergénérationnelle.

Naturellement, cela implique un certain degré d'exclusion, ou plutôt de séclusion, ce qui n'est guère populaire aujourd'hui (sauf lorsqu'il s'agit de se couper de la culture mondiale, ce qui est, après tout, l'objectif principal de la francophonie). Cela peut aussi avoir des implications en termes de carrière ou de confort matériel, ce qui risque d'éloigner les bobo – je ne suis pas sûr que ce dernier point soit véritablement un inconvénient, cependant. Ce n'est pas un hasard si les seules langues immigrantes à avoir survécu aux USA sont celles des communautés religieuses isolationnistes comme les Amish ou les Hutterites.

C'est ici que les projets de revitalisation linguistique rejoignent l'évolution générale de nos sociétés. Notre civilisation globalisée, atomisée, étatisée et marchandisée ne peut rester tout cela que grâce à toute une série d'institutions extrêmement dépendantes elles-mêmes d'un apport constant d'énergie et de ressources.

Or, comme l'avait prédit "Halte à la Croissance" dans les années 70, ces ressources s'épuisent et avec elles la capacité de notre civilisation à assumer le coût de sa propre survie. Cela se traduira par une longue crise économique, qui ne cessera de s'approfondir, ainsi que par une relocalisation et une simplification sociale forcée.

Le monde ne redeviendra sans doute jamais la collection de mondes distincts et isolés qu'ils était avant la première expansion coloniale européenne, mais une fragmentation politique et culturelle est sans doute inévitable. Tout aussi inévitable est l'affaiblissement puis l'extinction des reliques coloniales comme la francophonie (comme quoi même les pires désastres peuvent avoir des côtés positifs) et des grandes utopies universalistes.

Parce qu'elles favorisent l'adaptation au milieu environnant, les périodes de vaches maigres poussent à la diversité culturelle et linguistique... et les vaches de l'avenir risquent fort d'être faméliques.

Par ailleurs, comme à chaque fois qu'un système s'effondre, l'économie redeviendra locale et communautaire, peut-être même pré-monétaire. Ce qui conditionnera la survie de tel ou tel groupe dépendra, non plus de sa capacité à se positionner dans la mondialisation, mais sa capacité à créer des liens forts entre ses membres – pour faire simple, le modèle Amish risque d'être plus porteur que le modèle new-yorkais.

Dans un tel contexte,l'État nation moderne ne peut que se défaire au profit de structures plus légères qui laisseront l'essentiel de la gestion quotidienne à des pouvoirs locaux (qui ne seront pas nécessairement démocratiques), au terme d'un processus qui ne sera pas nécessairement pacifique.

Ce que cela signifie c'est que les langues et les formes culturelles qui dépendent d'institutions comme l'école pour se maintenir seront en très grande difficulté. C'est évidement une mauvaise nouvelle pour le français, dont la forme orale est devenue si différente de la forme écrite qu'on peut se demander si elles ne constituent pas deux langues distinctes. C'est également une mauvaise nouvelle pour les langues minoritaires qui n'auront pas réussi à établir ou rétablir une base communautaire stable. Elles risquent fort d'être emportées.

Les écoles bilingues peuvent être un outil de relocalisation, et donc de revitalisation à condition de se transcender elles-mêmes et de servir de base à une véritable vie communautaire. Même si c'est toujours amusant d'énerver les francophonistes, je ne suis pas sûr qu'on puisse en dire autant des panneaux.