mardi 29 mai 2012

Errances Féministes



Toutes les élections présidentielles ont leurs faux débats et leurs faux scandales. Celle que nous venons de vivre ne fait pas exception. On peut même dire que cette fois-ci nous avons été particulièrement bien servis puisqu’aux déblatérations des uns et des autres sur la viande halal s’est ajoutée la censure par le Conseil Constitutionnel de la loi pénalisant le harcèlement sexuel.

Sur le fond il n’y a pas grand chose à en dire. La loi, telle qu’elle avait fini par être rédigée, était tellement vague qu’elle permettait de faire condamner n’importe qui pour n’importe quoi. J’aurais même pu attaquer la haridelle qui, un soir de quatorze juillet, m’a abordé quatre fois de suite avant de me couvrir d’injures parce que je ne lui avait pas payé une bière.

Cette censure était d’ailleurs souhaitée par les associations de victimes, même si elles ont regretté que son effet soit immédiat. Ce n’est pas mon cas. Un vide juridique, d’ailleurs relatif au vu des dispositions du Code du Travail, est de loin préférable au calvaire qu’aurait subi notre pauvre haridelle, certes laide, stupide et vulgaire, s’il m’avait pris la fantaisie d’appliquer cette loi absurde à la lettre.

Ce qui est intéressant, cependant, ce n’est pas l’abrogation en elle même, ni le cafouillis législatif dont elle est la conséquence, mais la réaction des associations féministes. Elles ont qualifié cette décision de révoltante et ont manifesté en nombre (une grosse dizaine) devant le siège du Conseil Constitutionnel. Yvette Roudy, ancienne ministre de François Mitterrand s’est même fendu d’une tribune dans le monde où elle contestait la légitimité de la décision en question, basée, rappelons-le sur la Déclaration des Droits de l’Homme.

C’est d’autant plus ironique que c’est sous la pression des associations que la loi, au départ cohérente, est devenue le monstre juridique que l’on sait.

Une nouvelle loi sera sans aucun doute prochainement votée et on peut espérer qu’elle sera rédigée à peu prés correctement. Le harcèlement, sexuel ou autre, est un délit grave et un fléau social qu’il convient de réprimer sévèrement. Au delà de l’anecdote, cependant, ce que cette affaire met en lumière, c’est la dégénérescence du féminisme.

Lorsqu’il est né autour d’Olympe de Gouge en France et de Mary Wollstonecraft en Grande Bretagne, le féminisme avait pour but de faire reconnaître les femmes comme des êtres humains à part entière, et ce à une époque où les droits des femmes étaient plutôt en régression. Le droit de vote des femmes n’était, en effet, pas étranger à l’Europe de l’ancien régime. Ainsi, entre 1718 et 1771 les femmes pouvaient participer aux élections suédoises, tant locales que nationales, pour peu qu’elles appartiennent à une guilde et payassent des impôts.

D’une manière générale l’industrialisation et la généralisation du mode de vie bourgeois se sont traduits par une régression de l’influence des femmes à la fois dans la vie intellectuelle – la disparition des salons – et dans la vie économique. Elles ont, en effet, au même titre que les hommes, d’ailleurs, été dépossédées de leur métier et transformées en simples rouages de la nouvelle économie industrielle, notamment dans l’industrie textile.

Cette dépossession s’est d’ailleurs accentuée dans les années cinquante avec la dislocation de la sphère domestique et l’apparition de la femme au foyer. En effet, et contrairement aux clichés machistes, les femmes étaient auparavant très impliquées dans l’économie, même si ce n’était pas nécessairement l’économie monétaire. Seule la bourgeoisie pouvait se permettre de maintenir ses femmes dans l’oisiveté.

Comme le fait remarquer John Michael Greer :

Alors que les troupes rentraient à la maison, le gouvernement et l'industrie ont fait tout leur possible pour chasser Rosie la Riveteuse de l'usine et la transformer le plus vite possible en Suzy la mère au foyer, afin de libérer des emplois pour des millions de soldats démobilisés. Dans le même temps, la quête de marchés pour alimenter l'expansion de l'économie de consommation et donner des emplois à ces mêmes millions jeta l’économie monétaire à l’assaut de l’économie domestique..

La propagande d'après-guerre – le mot «publicité» est trop doux pour les campagnes de saturation qui ont inondé les médias populaires dans les années 1940 et au début des années 1950 – présentait les familles de la classe moyenne comme un idéal d'opulence dans lequel, les produits de consommation les plus modernes remplaçaient la routine terne de l'économie domestique par une vie d'élégance et de loisirs. La réalité derrière la façade s'est avéré être beaucoup moins agréable. Chassées à la fois de l'économie de marché où elles avaient été très présentes pendant les années de guerre, et de l'économie domestique que leurs mères avaient tenue auparavant, des millions de femmes américaines des classes moyennes ont mené une existence purement décorative et sans objet.

Le problème du féminisme tient à ce qu’il a gagné l’essentiel de ses batailles, politiques au début du vingtième siècle avec la progressive généralisation du vote des femmes, puis sociétales au cours de la seconde moitié de ce même siècle. Certes il subsiste des différences statistiques, mais ils correspondent aux choix, voire même aux désirs, des intéressées, et si ces choix et ces désirs sont socialement contraints, cela ne les rend pas pour autant illégitimes, pas plus que leurs conséquences, volontaires ou non.

Son succès a posé au féminisme des problèmes que pour l’essentiel il n’a pas su répondre, comme le fait remarquer Greer :

De nombreuses injustices furent corrigées, ou du moins contestée, et des rôles sociaux qui étaient devenus désespérément restrictif pour les femmes comme pour les hommes ont subi une réévaluation bien nécessaire. Pourtant, alors que le féminisme des années soixante et soixante-dix diffusait dans la culture populaire, il a subi dans une certaine mesure le sort de tous les mouvements sociaux progressistes dans l'Occident moderne: au lieu de remettre en cause le système des privilèges masculins, et les présupposés qu'il sous-tend, de nombreuses femmes qui se considéraient féministes ont simplement cherché à s’approprier des positions de privilège dans le système existant.

Le succès même du féminisme a eu toute une séries de conséquences néfastes, à la fois pour le mouvement, ou du moins la perpétuation de ses idéaux, et pour les femmes en général.

La première est bien sûr la montée en visibilité et en influence du radicalisme. Le féminisme a toujours eu une frange extrémiste, que ses adversaires considéraient comme représentative de l’espèce. Comme toutes les franges, celle-ci n’a qu’une considération très relative pour les droits humains et la démocratie, au point que pour certaines d’entre elles, le terme "feminazi" apparaît moins comme une insulte qu’une description. C’est ainsi que Mary Daly a pu dire "Si la vie doit survivre sur cette planète, il va falloir la décontaminer. Je pense que cela sera accompagné d’une évolution qui conduira à une réduction drastique de la population des mâles".

D’ailleurs, si l’on veut trouver une transphobie articulée, théorisée et assumée, c’est chez les féministes radicales qu’il faut aller. Le livre de Janice Raymond, The Transsexual Empire, où elle écrit "tous les transsexuels violent le corps des femmes en réduisant la forme femelle réelle à un artefact", est de ce point de vue particulièrement éclairant.

Naturellement, les radicales ne constituent qu’une toute petite partie du mouvement et n’ont de poids que dans le monde académique. Il n’en reste pas moins que leur influence, comme l’a déploré, par exemple, Elizabeth Badinter, dépasse de loin ce que leur petit nombre et leur relative obscurité pourrait laisser supposer.

Le second problème est la focalisation sur des symboles creux. Ce n’est pas une spécificité féministe et le courant d'où je viens s'y livre souvent avec un enthousiasme touchant, pour des raisons d'ailleurs fort similaires. L'exemple le plus récent en a été la "bataille" pour l'élimination de la case mademoiselle sur les formulaires administratif. Dans une société où la moitié des enfants naissent en dehors du mariage, cette mention n'a effectivement pas grand sens, mais en faire un symbole, même mineur, d'une supposée oppression masculine n'en a pas beaucoup plus. Il en est de même d'ailleurs des règles de l'accord de l'adjectif qui n'est qu'un fossile de l'époque où l'ancêtre de notre langue n'ait ni masculin ni féminin, mais un animé générique qu'on opposait à un inanimé tout aussi générique.

Ces symboles creux permettent d'obtenir des victoires aussi faciles que futiles, et donc de conserver la dynamique du mouvement. Ils permettent surtout de masquer derrière un écran de fumée idéologique l'évolution d’un mouvement qui, après avoir servi l'ensemble des femmes et leur avoir permis d'accéder à la citoyenneté, en est venu à ne plus défendre que la bonne conscience et les intérêts de certaines femmes. C'est d'ailleurs loin d'être un cas isolé dans une gauche sociétale dont on se demande de plus en plus ce qu'elle a de gauchiste.

Pour ce faire, on utilise deux outils, particulièrement répandus, on doit le dire, dans la dite gauche sociétale : la victimisation et la logique des quotas.

Nous avons pu observer la victimisation à l’œuvre lors de l'affaire DSK, non que l'individu soit particulièrement recommandable – le qualifier de gros porc est une insulte à la gent porcine et certains membres, pas nécessairement masculins d'ailleurs, de l'establishement ont tenu, à cette occasion, des propos regrettables. Le problème c'est que les réactions n'avaient rien à voire avec le droit, que ce soit celui de la plaignante à être écoutée ou celui de l'accusé à bénéficier d'un procès équitable. Certains ont, par intérêt de classe ou de clan, essayé de défendre un individu de plus en plus manifestement indéfendable. D'autres ont pris le parti systématique de la plaignante, criant au scandale et à la phallocratie lorsqu'il s'est avéré que la dite plaignante n'était pas totalement digne de confiance.

Le problème avec la logique victimaire c'est qu'elle reconstitue la vieille dichotomie victorienne entre l'épouse et la prostituée, en donnant le beau rôle, non pas à la victime, mais à ses défenseurs autoproclamés. Une victime, voyez-vous, n'est, par définition, pas maître de son destin. Elle est là pour incarner la cause, être soutenue, et éventuellement devenir un(e) militant(e) en adoptant l'idéologie de tel ou tel groupe.

Et malheur à elle si elle ne joue pas la partition qu'on lui a écrite, comme le fait remarquer Sylvianne Spitzer :

[…] je suis assez étonnée de cette volonté de prendre en charge totalement la femme victime. Certes elle demande de l'aide, mais comme les hommes victimes, elle doit réapprendre à agir seule, sans contrôle. Or, l'impression première qui j'ai ressenti face à ces discours c'est qu'en fait ces associations cherchent à se substituer au mari "contrôleur". La femme deviendrait alors victime de l'association à laquelle elle s'adresse car cet organisme la replonge dans un statut infantilisé.

Le concept de victime étant étendu à toutes celles qui ne sont pas militantes, grâce à la notion, souvent extrêmement vague, de patriarchie, on en vient à dire que toutes les femmes qui ne suivent pas la ligne sont aliénées, et l'aliénation, lorsqu'elle devient obstinée, commence à sérieusement ressembler à de la traîtrise. Écoutons par exemple Anne Zelenski, féministe historique, passée il est vrai récemment à l'extrême droite.

Quelques affaires émergent, vite étouffées, avec la complicité des autres femmes du voisinage politique, familial, toujours prêtes à lécher la main du maître et à se désolidariser de leurs paires. Tout se tient : la violence ne se perpétue qu’avec le consentement plus ou moins tacite de ses victimes.

Cette course à l’échalote victimaire n'est évidemment pas le privilège des féministes. Elle gangrène l'ensemble de la gauche sociétale – avec un bémol pour le mouvement gay, car il lutte contre de réelles discriminations légales. La lutte pour des droits réellement universaux se transforme en une espèce de compétition pour présenter la plus belle victime, quitte à la transformer, pour les besoins de la cause en ready-made de telle ou telle idéologie. Et cela implique naturellement d'excommunier tous ceux ou celles qui nuiraient à son caractère de victime absolue ; Il n'y a qu'à voir ce qui est arrivé Sylvianne Spitzer, fondatrice de SOS Hommes Battus, ou à Elizabeth Badinter aprés la publication de Fausse Route.

La logique des quotas est encore plus pernicieuse car elle peut être justifiée dans le domaine politique. Les démocraties modernes sont censées être représentatives et contrairement aux immigrés les femmes ne peuvent s'assimiler à la masculinité. Il est donc normal qu'elles soient également représentées dans les assemblées.

Le monde professionnel, lui, n'a pas pour obligation d'être représentatif. Sa seule obligation est d'offrir à chacun les mêmes chances de réussite et de ne discriminer personne sur la base du sexe ou de l'origine. Ce n'était certainement pas le cas avant les années soixante-dix et les luttes qui ont permis d'imposer ce principe dans la loi, et sur ce point sur ce point, le féminisme était indubitablement nécessaire

L'égalité de résultat est quelque chose de totalement différent, et de beaucoup plus contestable. Les différences statistiques, de revenu et de carrière, qui subsistent entre les deux sexes tiennent à la grossesse, qui, depuis la généralisation de la contraception, est un choix que l'on peut espérer mûrement réfléchi, et aux choix de formation et de carrière des femmes et des hommes. Pour faire simple et pour sortir des catégories supérieures qui ne concernent, au fond, que peu de monde, plus de femmes postulent à des emplois de secrétaires qu'à des emplois d'éboueurs, et ce alors que les éboueurs sont souvent, et à juste titre, mieux payés.

Bien sûr, ces choix sont socialement contraints, mais il est de même de tous les choix que nous faisons. Si j'étais né dans un camp de réfugié palestinien, je serais peut-être devenu djihadiste. Le caractère socialement contraint de ce choix n'aurait strictement rien enlevé à ma responsabilité, ni à l'obligation que j'aurais eu d'en assumer les conséquences. Il en est de même pour la celibattante qui se retrouve à cinquante ans seule face à sa solitude ou à la mère de famille du même âge qui se surprend à regretter la carrière qu'elle n'a pas eu.

Nier la légitimité de ces choix revient par ailleurs à infantiliser ceux et celles qui les font, à leur dire en substance "votre volonté n'a pas d'importance si elle ne s'accorde pas avec la ligne du parti", et donc à replonger les femmes dans l'état de perpétuelle mineures dont elles s'étaient si péniblement extraites.

La logique des quotas a aussi pour effet, et je ne suis pas sûr, que cela soit si involontaire que cela, de grandement faciliter la vie professionnelle de celles qui ont choisi une carrière boudée par les femmes. Les candidates étant moins nombreuses, la lutte pour les places (réservées) les plus prestigieuses est moins féroce, et les chances de gagner nettement plus substantielles.

Le problème c'est que l’accès à ces postes est toujours conditionné à la possession de certains diplômes, de certaines connections, et à la maîtrise de certains codes. Les quotas ne bénéficieront donc qu'à une petite minorité de déjà privilégiées. Il me paraît, en effet peu probable que le système de quota soit étendu à des profession ne requérant pas l’une ou l’autre de ces qualités, comme par exemple mineur de fond, soldat de première ligne en Afghanistan ou manœuvre dans la construction.

Ils favorisent donc moins les femmes que des femmes, celles qui sont déjà au sommet de la hiérarchie sociale. Alors certes, on peut considérer les femmes comme une "classe" et dire, comme le font les féministes radicales, que ce qui bénéficie à certaines d'entre elles bénéficie à toutes ; C'était certainement vrai pour les droits politiques et sociaux, comme pour la libéralisation de l'avortement et de la contraception. Ces combats devaient être menés, et ils devaient l'être au nom de toutes les femmes.

Les choses sont différentes dans le domaine social, cependant, et on peut se demander quel intérêt a une caissière de supermarché à ce que la carrière de la cadre supérieure qui gère sa destinée dans un lointain bureau parisien soit accélérée. Ont peut évidement dire qu'elles sont toutes deux des sœurs en oppression et qu'elles doivent s'unir pour contrer la tyrannie des manutentionnaires. Je doute, cependant, que ce discours ait beaucoup de succès en dehors des gender studies. Un siècle et demi de luttes sociales nous enseignent au contraire que c'est avec les manutentionnaires que les caissières doivent s'entendre pour rogner les privilèges de la cadre supérieure.

De ce point de vue, les quotas, en matière professionnelle, apparaissent moins comme une mesure féministe que comme une escroquerie au "toutes ensemble" – toutes ensemble, certes, mais pour l'intérêt d'un petit nombre.

C'est cependant dans le domaine des représentations que les dégâts sont les plus importants, et, potentiellement, les plus destructeurs. Les sociétés traditionnelles enfermaient les deux sexes dans des rôles sociaux rigides. La rigidité de ces rôles variait, notamment aux marges de la sociétés. C'est ainsi que les sources romaines parlent d'une gladiatrice nommée Amazonia, et que l'on a trouvé dans les ruines d'un ludus de Pompei, le cadavre d'une apparemment très riche matrone entourée de huit gladiateurs, prouvant que les femmes aussi pouvaient être "clientes".

Il n'en reste pas moins que dans la société normale, les choix de vie que vous pouviez faire étaient sévèrement limités par votre sexe de naissance. Par ailleurs, les rôles féminins étaient universellement considérés comme inférieurs aux rôles masculins. Le féminisme aurait normalement dû abattre cette barrière et supprimer cette hiérarchie. Il a largement abattu la barrière et encouragé les femmes à investir les rôles traditionnellement masculins – une excellente chose en soi. Le problème, c'est qu'il n'a pas aboli la hiérarchie. Il l'a même renforcé en se focalisant sur les postes les plus prestigieux, du point de vue masculin, et en valorisant les critères masculins de la réussite.

C'est pour cette raison que le discours des associations féministes sur la libération des hommes sont si ridicules. Les rôles qu'elles souhaitent voir les hommes libérés embrasser, sont précisément les rôles traditionnellement féminins qu'elles dévalorisent elles-même, que ce soit ceux liés à la maternité / paternité ou à l'économie domestique. C'est d'autant plus absurde et regrettable que les hommes ont tout à gagner à l'affaiblissement des barrières de genres. C'est effectivement par là que passe leur libération. Pour qu'ils investissent les activités traditionnellement féminines, du moins ceux qui le souhaitent, il faudrait cependant qu'elles soient un minimum valorisées, ce dont le mouvement féministe, dans son immense majorité, ne veut pas entendre parler.

Les hommes libérés concrets le sont donc surtout de leur rôle traditionnel de père et d'époux. Ils se saoulent, passent leurs nuits sur World of Warcraft et courent la gueuse ou, comme les MGTOW américains ou les herbivores japonais, évitent toute relation sentimentale et consacrent leur temps, leur argent et leur énergie à leur carrière, leurs passions ou leurs hobbys, toutes ces choses qu'une femme leur ferait négliger ou abandonner.

On doit à la vérité de dire que j'ai une nette préférence pour le second concept, même si je m'autorise quelques escapades du côté du premier.

Ce sont les femmes, cependant, qui pâtissent le plus de cette erreur stratégique. Une grande partie d'entre elles, surtout dans les classes populaires, s'investissent dans des rôles traditionnellement féminins. Ce choix est aussi respectable que celui de leur consœurs et il devrait leur permettre de réussir leur vie. La hiérarchie traditionnelle du féminin et du masculin ayant été maintenue, et même renforcée, ce n'est plus possible.

L'investissement dans la vie domestique n'est plus réellement un rôle social reconnu et les métiers correspondant à la sphère traditionnellement féminine sont dévalorisés, justement parce que la hiérarchie traditionnelle n'a pas été abattue ni même sérieusement contestée. En fait le discours féministe s'y oppose implicitement, et pour ce qui est de la revalorisation de la sphère domestique, explicitement.

J'avoue personnellement que je considère une infirmière ou une mère au foyer beaucoup plus utile pour la société qu'une directrice des ressources humaines chargée des plans sociaux. Je suppose que c'est une question de valeur.

Là où cet échec à inverser l'échelle des valeurs patriarcales peut se révéler désastreux pour les femmes, c'est que la liquidation de l'économie domestique et sa marchandisation progressive est temporaire. L'une et l'autre n'ont été rendues possibles que par l'exploitation des énergies fossiles et l'industrialisation.

Depuis le rapport Meadows fait au Club de Rome en 1972, nous savons que les ressources qui nous ont permis d'édifier notre civilisation sont en voie d'épuisement, et s'il aurait été possible à l'époque d'effectuer une transition ordonnée vers une économie soutenable, ce n'est, aujourd'hui, plus envisageables.

Cela aura de multiples conséquences, la plupart d'entre elles désagréables. L'économie domestiques fera ainsi son grand retour, au fur et à mesure que la société perdra les moyens de payer pour ses substitut marchands. Nombre de ces substituts appartenant à l'espace traditionnellement féminin, cela se traduira par un repli des femmes vers l'économie domestique (et des hommes vers l'économie informelle).

Les femmes des catégories supérieures conserveront sans doute leur accès au pouvoir et au prestige, accés garanti ou non par des quotas. Les autres, cependant, seront renvoyées à une sphère domestique que l'erreur stratégique des féministes aura dévalorisée bien au delà de ce qu'elle était autrefois.

Ce n'était pourtant nullement une nécessité, mais dans le monde des idées comme sur les champs de bataille, les erreurs se payent cash.

mercredi 25 avril 2012

La gauche, la droite et les anti-lumières

Les notions de droite et de gauche sont aussi vieilles que la politique. Leur définition moderne remonte à la Révolution Française, d’une part, et à la lutte entre la couronne et le parlement dans le monde anglo-saxon de l’autre. On trouve des tensions similaires dans toutes les civilisations, cependant.

Dans la Grèce de Platon, la question fondamentale était de savoir qui allait diriger la cité, d’où une tension permanente entre les partisans de l’oligarchie et ceux de la démocratie.

A Rome, ce qui posait question, c’était la place respective des patriciens et des plébéiens, ce qui aboutit à la division de la société en deux camps opposés : les optimates et les populares, le plus connu de ces derniers étant César.

En Chine, nous avons une opposition, datant de l’unification du pays en 221 av.J.C entre les légistes, partisans de la toute-puissance du prince et les confucéens qui font reposer la société sur les devoirs réciproque de l’empereur et de ses sujets.

En Europe aussi, ce qui allait devenir la gauche et la droite se définissaient par leur position sur la question des institutions. Dans le monde anglo-saxon, où Jacques II n’avait pu imposer la monarchie absolue, les élites s’étaient divisées entre whigs, partisans du parlements et torries, partisans d’un pouvoir royal fort. Cette division se retrouva aux États-Unis après leur indépendance avec les fédéralistes, partisans d’un pouvoir central fort et les démocrates-républicains qui souhaitaient laisser plus de libertés aux états, et fort peu accessoirement s’allier à la France révolutionnaire contre l’Angleterre.

La voie française vers la démocratie a été, disons, légèrement plus chaotique, mais là aussi, c’est autour de la question des institutions que se sont cristallisées les divisions. Il s’est agit de choisir entre le roi et le parlement. La France avait cependant adopté le modèle absolutiste, comme d’ailleurs la plupart des autres monarchies européennes, mais avec moins de succès que nombre de ses voisins. La noblesse et les parlements restaient capables de contrecarrer l’action royale, ce qui n’était certainement plus le cas en Russie ou en Prusse.

Ajoutez à cela un roi manifestement plus doué pour la serrurerie que pour le trône, et le résultat a été exactement ce à quoi on pouvait s’attendre:une montée aux extrêmes des deux côtés menant à trente ans de chaos, de guerre et de dictature avec pour finir une défaite militaire et un retour à une monarchie structurée autour d’une droite revancharde et d’une gauche aventuriste.

Pourtant, au cœur de la division, on trouvait la même chose en France et en Angleterre : la question des institutions. La révolution industrielle a changé tout cela.

En commençant a exploiter les carburants fossiles, les sociétés occidentales se sont engagé dans une spirale de croissance qui, à l’époque, pouvait sembler sans fin, dégageant, pour un temps, des ressources considérables et mettant pour la première fois dans l’histoire humaine, l’économie au centre du débat politique.

Dans le monde anglo-saxon, cela s’est manifesté par le débat sur les droits de douane, notamment la dispute des Corn Laws en Grande-Bretagne et la crise de nullification de 1832 – quand l’état de Caroline du Sud a unilatéralement aboli les droits de douanes institués par le gouvernement fédéral.

Le socialisme s’est cependant très vite mêlé de la partie. A l’origine il s’agissait d’une transposition dans le domaine séculier de l’eschatologie chrétienne. L’objectif n’était plus d’atteindre le paradis dans les cieux, mais de le créer sur Terre. Chez les pionniers, cela pouvait atteindre le sommet du ridicule – Fourrier, par exemple, s’attendait sérieusement à ce qu’une fois son système mis en place les océans se transforment en limonade.

Comme toutes les religions, cependant, le socialisme s’est codifié et assagi, principalement autour de la pensée de Marx, et si une branche a conservé ses ambitions messianiques, déclenchant le désastre que l’on sait, l’autre, autour de Bernstein, a réussi a structurer le débat politique autour de la répartition des surplus engendrés par l’économie industrielle.

La question n’est plus "qui doit gouverner ?", mais "qui doit bénéficier le plus des politiques publiques ?"

C’est la réponse à cette question qui détermine si vous êtes de gauche ou de droite, pas si vous êtes pour ou contre la monarchie. Il est d’ailleurs parfaitement possible d’être monarchiste de gauche, même s’il faut admettre que c’est peu courant.

A côté de cela, naturellement, nous avons la foule bigarrée des "ni droite ni gauche". A l’origine, ils se situaient à l’extrême-droite, avec des positions très autoritaires dans le domaine social comme dans le domaine économique – Mussolini était tout sauf un ultra-libéral et l’économie du Troisième Reich était en pratique largement administrée. On en retrouve aujourd’hui de plus en plus dans la mouvance écologique (vous noterez que je n’ai pas dit Les Verts).

Ces "outsiders" considèrent que la droites et la gauche sont quasiment identiques car ni l’une ni l’autre ne débat des sujets qui pour eux sont centraux. De leur point de vue ils ont raison. On ne peut se disputer que si on a un cadre de référence en commun. Les plébéiens et patriciens romains pouvaient s’écharper sur le problème des terres et des dettes, mais ils étaient tous d’accord sur le traitement à réserver aux esclaves. De la même façon, tous les participants "raisonnables" au débat politique souscrivent à l’idéologie des lumières, même quand ils se réclament de penseurs qui eux n’y souscrivaient pas.

Définir l’idéologie des lumières est difficile – les auteurs qui s’en réclament sont nombreux et variés. D’une manière générale on peut dire qu’elle pose comme principe l’usage de la raison en politique, une forme poussée d’individualisme et la vision d’un homme ayant vocation à dominer la nature grâce à la raison. Il s’y ajoute souvent une conception de l’histoire allant d’un passé barbare dominé par la superstition à un futur glorieux gouverné par la raison – ce qu’on appelle le progrès.

On notera d’ailleurs que la démocratie n’appartient pas aux lumières. Voltaire n’avait aucun problème avec Frédéric II de Prusse et chacun sait quelle curieuse conception les marxistes ont de la démocratie.

Même les Verts souscrivent à cette vision du monde, ils en modifient juste la définition de ce qui, pour eux, constituent un progrès. Les Verts pensent tout autant que les libéraux ou les communistes que l’homme peut dominer la nature par la raison. Ils estiment seulement qu’il doit exercer cette capacité avec retenue afin de préserver le cadre de vie et la bonne conscience des bobos. L’idée ancienne selon laquelle ceux qui tentent de conquérir le ciel doivent s’attendre à tomber plus bas que les anges de l’enfer est extrêmement minoritaire chez eux, tout comme l’idée plus moderne selon laquelle l’homme n’est qu’une espèce animale parmi d’autres, soumise aux lois de la nature et aujourd’hui confrontée à la même impasse qu’un troupeau de chèvres qui aurait mangé toute l’herbe de son île.

Dans cette conception du monde, notre civilisation n’est qu’une civilisation parmi d’autre et le moment historique que nous vivons n’a rien de particulier. D’autres civilisations émergeront de nos ruines et tomberont à leur tour, dans le cadre d’une histoire cyclique qui ne s’achèvera que lorsque l’espèce humaine elle-même s’éteindra.

Cette vision du monde, qui met au centre du débat la soutenabilité et l’héritage, ne se trouve aujourd’hui que sur les franges les plus lucides du mouvement écologiste, celles qui ont pris au sérieux le Club de Rome.

L’idéologie prométhéenne des lumières, et le débat droite / gauche qu’elle a engendré était certainement adaptée aux siècles de croissance de la société industrielle. Que cette dernière soit, à l’échelle de l’histoire humaine, une bulle destinée à retomber dans un fracas sanglant, n’enlève rien à sa puissance. Ceux qui n’adoptaient pas une variante ou une autre de l’idéologie des lumières se condamnaient à être conquis ou renversés, et se poser la question de la répartition des richesses crées par l’industrie était cruciale pour la survie de nos société.

Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, cette période de croissance est aujourd’hui en train de s’achever, définitivement. Nous atteignons les limites de la croissance mises en lumière il y a quarante ans par le Club de Rome et allons entrer dans une période de décroissance forcée de très longue durée.

Dans un tel contexte, le débat sur la répartition des richesses change de nature et la perspective d’une société d’abondance, de liberté et d’égalité doit disparaître de notre horizon. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’on ne peut pas améliorer tel ou tel aspect de notre société – le mariage gay, par exemple, est une mesure de bon sens – juste qu’il n’y a pas et n’aura jamais d’avenir meilleur et que préparer le futur dans cette perspective ne peut conduire qu’au désastre.

Les deux termes du débat gauche / droite classique perdent tout leur sens dans un monde où les ressources disponibles diminuent. La perspective de droite mène alors à un accaparement des ressources par les classes dominantes, une croissance exponentielle des inégalités et une désintégration de la société. Les classes dominantes finissent alors accrochées à des lampadaires ou confient leur destin à des prétoriens qui ne tarderont pas, pour citer Glenmor, à "quérir les deniers de la trahison".

La perspective de gauche n’est pas meilleure, même si elle plus généreuse, car elle repose sur ce que les anglo-saxons appellent "entitlement" : l’irréversibilité des "droits à", même lorsque la réalité des ressources rend leur satisfaction impossible. Cela conduit à la surexploitation de ressources déjà déclinantes et à l’exclusion de pans entiers de la population pour satisfaire les "droits à" du reste. Au bout du chemin, bien sûr, il y a la désintégration de la société, quoi que pas sur les mêmes lignes que dans le scénario de droite, et la montée de populismes autoritaires qui pourront, selon les lieux être rouges ou noirs.

Cela ne signifie pas que la justice sociale ne doit pas être un objet de débat, mais qu’en la plaçant dans le cadre de l’idéologie des lumières et du progrès, nous nous condamnons désormais à l’échec, tout comme nous nous serions condamné à l’échec si nous l’avions placée au début du vingtième siècle dans le cadre du christianisme.

En fait, l’abandon du progrès et des lumières, recentre le débat sur la justice sociale sur ses fondamentaux, c’est à dire sur la répartition des richesses, mais aussi du pouvoir, entre les différents groupes sociaux, ethniques et géographique, en étant bien conscient qu’il s’agit d’un jeu à somme nulle, et que ce que l’un gagne, l’autre le perd. Dans un contexte de déclin, cela implique, naturellement le partage des sacrifices à faire pour que la société survive ou, si cela s’avère impossible, lègue autre chose que des ruines à ses successeurs.

C’est en fait là le vrai défi de la fin de la croissance. Nous ne pouvons cependant le relever que si nous renonçons aux mirages des lumières et du progrès éternel et retrouvons le sens des limites, avant que la nature se charge de nous l’inculquer, à sa brutale et implacable manière.

mercredi 11 avril 2012

Le combat contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes ou les errances de l’écologie

Le samedi 24 mars 2012, une manifestation d’opposants à la construction d’un aéroport international à Notre-Dame-des-Landes a réuni environ 6.000 personnes dans le centre de Nantes. Ce projet avait été, on s’en souvient, un des points de contention entre Europe-Ecologie-Les-Verts et le PS lors des négociations. Comme toujours dans de telles circonstances, des heurts ont opposé, en fin de journée, les forces de l’ordre à des jeunes radicalisés.

Ce qui a le plus marqué les esprits, cependant, ce sont les 200 tracteurs amenés par des agriculteurs du cru pour soutenir les manifestants, et à dire vrai on ne saurait trouver meilleur symbole de l’émasculation de la pensée écologiste. Personne, en effet, ne semble s’être demandé avec quoi roulaient ces tracteurs ni quel rôle l’agriculture mécanisée jouait dans l’épuisement programmé de nos ressources.

Lorsque l’écologie politique a émergé dans les années 70 autour du Club de Rome et de la candidature de René Dumont, elle posait clairement la question des contraintes que les lois de la nature imposent à une civilisation industrielle. Si Halte à la Croissance, reprenait le discours de pionniers de l’économie comme John Stuarts Mill ou Adam Smith sur le caractère limité dans le temps de la croissance économique, il l’assortissait d’un avertissement : laissée à elle-même, la croissance n’aboutissait pas à une stabilisation progressive, mais à un effondrement simultané et global de la production, du niveau de vie et de la population. Ni le progrès technique ni un accès accru aux ressources ne permettaient d’éviter l’effondrement, seulement de le retarder. Le seul moyen d’arriver à une prospérité durable était d’arrêter la machine infernale de la croissance, tant économique que démographique.

On s’en doute, cela n’a fait plaisir ni aux défenseurs de l’ordre établi – qui avaient besoin d’une croissance continue pour continuer à faire des affaires – ni aux marxistes qui avaient besoin d’une croissance continue pour réaliser leur paradis prolétarien.  Halte à la Croissance s’est donc heurté à un véritable tir de barrage idéologique avec des arguments souvent malhonnêtes. Il y a même eu des théories du complot qui faisaient de l’ouvrage un instrument visant à imposer une austérité forcée au monde, dans l’intérêt d’une élite mal identifiée dont on se demande d’ailleurs pourquoi elle jouerait à ce genre de jeu. Le thème est d’ailleurs toujours populaire


Quarante ans après, cependant, les conclusions du Club de Rome tiennent toujours, au point que le scientifique australien Graham Turner a pu récemment démontrer que le "scénario standard" de  Halte à la Croissance décrivait de manière adéquate l’évolution des quatre dernières décennies – est-il utile de préciser que ce n’est pas une bonne nouvelle ?

L’écologie politique, elle, n’a cessé de s’éloigner du chemin tracé par le Club de Rome, et cela non plus n’est pas une bonne nouvelle.

En se taillant un électorat, d’ailleurs volatile, au sein des classes moyennes supérieures, l’écologie politique a fait sienne l’idéologie et les intérêts de ces même classes  moyennes supérieures. Celles-ci ne veulent certainement pas d’un monde plus frugal, et plus égalitaire mais tiennent à montrer qu’elles appartiennent au camp des progressistes. Elles sont fermement attachées à leur statut et aux privilèges qu’il leur apporte mais tiennent à se distinguer moralement des élites traditionnelles, sans doute parce que leur origine est différente. Les " bourgeois-bohèmes" ne tirent en effet pas leur position de la maîtrise des outils de production mais de leur position dans certaines institutions, publiques ou privées – institutions qui ne peuvent exister que dans le type de société complexe que permet l’exploitation intensive des combustibles fossiles.

De cette fusion idéologique découle le choix de la "croissance verte" et des "emplois écolos", et une part belle faite à l’hédonisme et à l’individualisme, alors que ce que Kurt Cobb appelle les "verts fondés en écologie" mettent la frugalité, y compris personnelle, et la communauté, au sens communautarien du terme, au centre de la transition vers un monde soutenable. Dans la vision de Cobb ou Greer, qui est aussi, sur ce point, celle d’un Christopher Lasch, un grand nombre de fonctions sociales aujourd’hui assumée par des entreprises ou par l’Etat, doivent, dans un monde soutenable, retourner à la sphère domestique ou communautaire. Cela implique de diminuer le nombre d’emplois rémunérés tout en créant les conditions pour qu’à terme le maximum de personne puissent vivre en dehors de l’économie monétaire.  C’est évidement totalement contradictoire avec la logique de "croissance verte" et des "emplois écolos", qui ont une forte chance de devenir assez vite des emplois (bien payés) pour les écolos.


En découle également le choix de leurs combats. Comme le faisait remarquer l’essayiste américain John Michael Greer :
L'histoire du changement climatique, si vous la réduisez à ses fondamentaux, est le genre d'histoire que notre culture aime raconter - un récit sur la puissance humaine. Regardez-nous, dit-il, nous sommes tellement puissants que nous pouvons détruire le monde! L'histoire du pic pétrolier, en revanche, est le genre d'histoire que nous n'aimons pas - une histoire sur les limites naturelles qui s'appliquent, oui, même à nous. Du point de vue du pic pétrolier, notre statut auto-proclamé d’enfant chéri de l’évolution commence à ressembler à l'illusion qu'il est sans doute en réalité, et il devient difficile de ne pas se mettre à penser que nous pouvons avoir à nous contenter du rôle un peu moins flatteur d’une espèce qui, après avoir dépassé les capacités d’accueil de son environnement, en subit les conséquences.

L’histoire du combat contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes est, elle aussi, une histoire que les classes moyennes supérieures aiment se raconter. On peut discuter de la pertinence du projet et une argumentation décroissante visant à abandonner progressivement le transport aérien a sa cohérence, surtout dans le monde où nous vivons, d’autant plus que ceux qui la tiennent commence par s’appliquer leurs idées à eux-mêmes.

Ce n’est pas ce que font la plupart des opposants : ils entendent bien conserver la société actuelle, et donc les aéroports, mais n’entendent pas en payer le prix en termes de bonne conscience. Ils projettent donc cette bonne conscience sur un seul aéroport afin de pouvoir utiliser les autres, ou des trains à grande vitesse qui sont bien plus énergivores qu’un avion de ligne moderne.

Jung pourrait parler d’ombre.

Que l’on construise ou non l’aéroport ne changera rien à l’avenir de la civilisation ou du climat. Le nombre d’avions dans le ciel ne changera pas – ils décolleront seulement de Roissy, dont les récentes extensions n’émeuvent curieusement personne – et pas une seule molécule de gaz carbonique ne sera ajoutée, ou enlevée, à l’atmosphère. En revanche défiler dans les rues de Nantes, derrière des tracteurs aussi polluants qu’emblématique d’une agriculture totalement insoutenable, permet aux bourgeois bohèmes de se donner des airs de contestataires sans renoncer en rien à leur statut ni modifier leur mode de vie, lui aussi totalement insoutenable.

Car le drame dans cette histoire c'est qu'au cours des quarante dernières années nous n'avons rien fait pour infléchir la courbe décrite par le "scénario standard" et subissons aujourd'hui les premiers symptômes de la crise qu'il prédisait.

Il y aura certainement un monde soutenable de l'autre côté, mais il est douteux qu'il laisse beaucoup de place à nos classes moyennes supérieures, à leur mode de vie hédoniste, à leur idéologie individualiste et aux bureaucraties dont elles dépendent. En fait, les bourgeois – bohèmes et les organisations politiques qu’ils inspirent et animent (en gros les Verts, le Modem et une partie de l’extrême-gauche) figureront en bonne place parmi les perdants de la transition.

C'est une réalité à laquelle, on le comprend, elles n'ont guère envie de faire face, et il faut avouer que ce futur tarmac au nord de Nantes fait un excellent dérivatif.

vendredi 23 mars 2012

vos prétoriens viendront quérir les deniers de la trahison

Un des aspects les plus amusants du discours des complotistes réside dans leur insistance à décrire les classes dominantes non seulement comme monolithiques, toute puissantes et fondamentalement malfaisantes, mais aussi comme profondément stupides. Elles semblent en effet passer leur temps à fomenter des conspirations dignes d’un Fu Manchu dopé au crack... pour détruire les conditions objectives de leur propre pouvoir.

Les classes dominantes se caractérisent par leur capacité à attirer à elles une part importante, parfois même majoritaire, de la richesse d’une société. La manière dont elles y arrivent varie considérablement, entre les sociétés et à l’intérieur d’une même société. Dans la nôtre, on peut accéder au monde des privilégiés en maîtrisant une compétence scientifique, artistique ou sportive particulièrement prisée, en détournant à son profit un partie des flux financiers, en démontrant sa capacité à mener une faction politique, sinon à la victoire du moins à une certaine proéminence...

Toutes ces voies d’accès au monde des riches ont cependant une chose en commun : elles sont basées sur la capacité de manipuler des abstractions qui n’ont de sens que dans une société aussi complexe que la notre.

Pour bien comprendre ce que cela veut dire, il faut se retourner vers Giambattista Vico (1668 – 1744). Professeur de rhétorique à l’Université de Naples,  Giambattista Vico est aussi l’inventeur de la philosophie de l’histoire et un des fondateurs de ce que Zeev Sternhell appelle les anti-lumières, c’est à dire les opposants à l’universalisme et au rationalisme en matière politique – est-il utile de préciser qu’en ce qui me concerne c’est un titre de gloire ?

Dans son maître ouvrage - Principi di Scienza Nuova d'intorno alla Comune Natura delle Nazioni – il défendait une vision cyclique de l’histoire dans laquelle le développement d’une civilisation se traduit par la création d’une quantité de plus en plus importante d’abstractions. Pour prendre un exemple que nous connaissons bien, la richesse était ,dans les société anciennes, mesurée en acre de terre ou en têtes de bétail. Ces dernières étant quelque peu encombrantes, on a rajouté un premier niveau d’abstraction en les symbolisant par une quantité prédéfinie de métaux précieux. On a ensuite ajouté un second niveau d’abstraction en apposant un sceau royal sur les dits métaux précieux pour prouver que ceux-ci étaient bien ce qu’ils prétendaient être.

Comme l’or et l’argent pèsent lourd et peuvent faire l’objet de réquisitions involontaires, on a rajouté un troisième niveau en créant le premier papier-monnaie, intégralement échangeable contre de l’or stocké dans un endroit sûr. On s’est ensuite aperçu qu’on pouvait sans risque émettre plus de papier-monnaie qu’on avait d’or, et de fil en aiguille on en est arrivé au système hautement abstrait qui a cours aujourd’hui avec une monnaie qui n’est en fait qu’une promesse d’accès à un certain pourcentage de la production d’un pays et ne vaut que par la confiance que nous plaçons en elle.

Si jamais la quantité de monnaie disponible excédait grandement ce que peux produire l’économie – par exemple parce qu’un utopiste quelconque aura fait descendre sur terre les trillons de dollars qui planent dans la stratosphère financière – cela se traduirait par la nécessité pour chacun d’acheter une brouette afin de transporter au supermarché les masses de billets nécessaires aux courses de la semaine.

Cette montée de l’abstraction a des avantages évidents, comme le faisait remarquer John Michael Greer, mais elle n’est pas sans dangers.
Ce mouvement vers l'abstraction présente des avantages importants pour les sociétés complexes, car les abstractions peuvent être déployés avec un investissement beaucoup plus faible qu'il n'en faut pour mobiliser les réalités concrètes qu’elles représentent. Nous aurions pu résoudre à l’ancienne le débat de l'an dernier au sujet de qui devrait diriger les États-Unis, en appelant aux armes les partisans de McCain et d’Obama et en réglant la question au combat, par une belle journée de septembre sur un pré de l’Iowa au milieu d'une grêle de balles et de coups de canon. Pourtant, le coût en vies humaines, en argent, et en dommages collatéraux aurait été bien supérieurs à celui d’une élection. De la même manière, la difficulté qu’il y aurait à payer des employés de bureau en nature, ou même en espèces, rend l’utilisation d’abstractions beaucoup moins lourde pour toutes les parties concernées.

Dans le même temps, il y a un piège caché dans le confort que donnent les abstractions: plus vous vous éloignez des réalités concrètes, plus il y a de chances que vous n’arriviez plus à les trouver en cas de besoin. L'histoire est jonchée des cadavres de régimes qui ayant fait de leur pouvoir une totale abstraction n’ont pas pu faire face à un défi basé sur la force brutale. On a pu dire de l'histoire chinoise, et on pourrait en dire autant de celle de n’importe quelle autre civilisation, qu’elle est rythmée par le bruit des bottes cloutées montant des escaliers, suivis par le murmure des pantoufles de soie faisant le chemin inverse. De la même manière, les abstractions économiques ne peuvent continuer à fonctionner que tant que des biens et des services réels existent pour être achetés et vendus, et c'est seulement dans les chimères des économistes que les abstractions garantissent la présence de ces biens et de ces services. Vico a fait valoir que ce piège est ce qui sous-tend le déclin et la chute des civilisations, le mouvement vers l'abstraction va si loin que les réalités concrètes sont négligées. En fin de compte les abstractions s’évaporent sans que personne ne s’en rende compte, jusqu'à ce qu'un choc quelconque frappe la tour des abstractions construites au-dessus du vide des réalités, et que toute la structure s'écroule.

Ce mouvement vers les abstractions a une autre conséquence : il change, pour un temps, la nature des compétences que vous devez acquérir si vous voulez intégrer la classe dominante. Là où un chef de guerre anglo-saxon devait savoir piller , se saouler à la bière et conduire ses troupes au combat, le trader, lui, doit pouvoir naviguer au milieu d’une foule de produits financiers tous plus exotiques les uns que les autres. Que du point de vue du citoyen lambda le résultat final soit à peu prés le même ne change rien au fait que les compétences requises pour le poste soient totalement différentes.

Par ailleurs, empiler des abstractions les unes sur les autres implique d’augmenter constamment la complexité de notre société, processus qui, outre le fait qu’il est soumis à la loi des rendements décroissants, nécessite un approvisionnement constant en ressources et énergie de haute qualité.

Comme tous ceux qui ont jeté un coup d’oeil au rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance le savent, ces ressources s’épuisent et la production de certaines, dont le pétrole, a déjà commencé à décliner. Combinez cela avec le rendement décroissant de la complexification de nos sociétés, et il devient évident que nos sociétés vont être confrontées à une simplification forcée. C’est ce que Greer appelle la longue descente et Kunstler la longue urgence.

Naturellement, on peut s’attendre à ce que les classes dominantes fassent payer à celles qui ne le sont pas le prix de ce déclin. L’histoire nous apprend cependant que c’est rarement une bonne idée car cela détruit la légitimité des classes dirigeantes et ouvre un boulevard à toute une ribambelle de leaders populistes, dont Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon nous offrent aujourd’hui un avant-goût.

Plus important, cette simplification se traduira par l’évaporation d’une quantité considérables d’abstractions et un retour de la société aux réalités concrètes que celles-ci étaient censées représenter. Naturellement, chaque niveau d’abstraction qui disparaîtra fera disparaître avec lui un certain nombre de "niches sociales" occupées en général par ceux que nous considérons comme des privilégiés.

Si, et c’est une possibilité envisagée par Richard Heinberg, l’État prend en charge la gestion d’une pénurie grandissante, les oligarchies financières se retrouveront dans la même situation qu’un ours blanc brutalement transporté au milieu du Sahara. Cela ne veut pas dire, naturellement, que nous vivrons dans une société sans classe, seulement que le pouvoir et l’influence passera à ceux dont les compétences seront les mieux adaptées au nouvel environnement.

Cela sera tout aussi vrai dans le domaine politique, et c’est loin d’être une bonne nouvelle.   Les société développées ne maintiennent l’ordre, à l’intérieur comme à l’extérieur, que marginalement par la violence ou la menace de la violence. Elles utilisent le consensus idéologique et une relative abondance matérielle pour garantir leur cohésion interne.  L’épuisement de nos ressources ne peut que mettre à mal ce modèle, d’abord parce que le partage d’un gâteau qui ne cesse de se réduire créera des tensions et une baisse de la légitimité des élites, ensuite parce que l’accès aux ressources sera, à terme, conditionné moins par la capacité à les acheter que par la capacité à s’en assurer le contrôle par la violence ou la menace de la violence.

Bien sûr un certain nombre de bobos feront du bruit avec leur bouche pour s’opposer à cette logique. Gageons qu’ils se fatigueront assez vite lorsqu’il s’agira de prendre les termes "partager la richesse" et "marcher pour la paix" au pied de la lettre.

La conséquence, c’est que ceux qui auront le contrôle effectif de la force prendront du poids dans le système politique, tant national qu’international.  Cela ne signifie pas que nous aurons droit à un régime prétorien, même si ce n’est pas impossible si la situation se dégrade suffisamment – Cuba et la Corée du Nord ont subi une profonde crise de ressource et ne sont pas devenues des dictatures militaires. Cela veut juste dire que dans un monde où les positions de pouvoir seront de plus en plus incertaines, ceux qui les détiennent recourront à la force brute et que par conséquent les professionnels de la violence (militaires, policiers, miliciens ou mercenaires) prendront un poids de plus en plus grand. Le résultat peut aller de la démocratie musclée à la prolifération de seigneurs de la guerre en passant par la bonne vieille dictature et toute une variété de populismes armés rouges, noirs ou verts.

Pour les élites actuelles c’est naturellement une mauvaise nouvelle. Un partie non négligeable de leur membres devront céder la place à des ruffians dépourvus de toute éducation mais disposés à faire ce qu’il faut pour que le système survive. Par ailleurs, plus une élite, quelque soit son origine, est dépendante d’hommes en armes pour sa propre préservation, plus ces hommes en armes seront tentés de remplacer leurs maîtres.

Mettez votre pouvoir entre les mains de manieurs de sabres et tôt ou tard, pour citer Glenmor, "vos prétoriens viendront quérir les deniers de la trahison".

Face à cette évolution, qui est probablement inéluctable, notre tâche doit être de préserver ces acquis fondamentaux que sont l’égalité des citoyens devant la loi, la limitation du pouvoir politique et la règle de droit, toues choses qui peuvent et doivent survivre dans un monde de rareté.

Ce n’est évidement pas en nous focalisant sur telle ou telle abstraction bobo que nous y arriverons, pas plus qu’en nous enrôlant sous la bannière de telle ou telle populisme ou de telle ou tell bureaucratie partisane. L’étude des traditions civiques de la Nouvelle Angleterre, ou de certains courants de pensées du XIXème siècle comme le distributisme peuvent cependant montrer un début de voie.

Autant dire que dans un pays partagé entre populisme et sentimentalisme bobo et où tout le monde semble s’entendre pour ne surtout pas faire face à la réalité, c’est loin d’être gagné.

mercredi 14 mars 2012

La fin des classes moyennes

Les classes moyennes sont pratiquement aussi vieilles que les sociétés complexes mais jusqu’à très récemment elles sont resté numériquement marginales. Historiquement elles comprenaient tous ceux qui possédaient des compétences à la fois rares et utiles qu’ils pouvaient monnayer auprès des classes supérieures. Dans les sociétés tribales cela incluait une poignée d’artisans spécialisés et les artistes chargés de chanter les louanges du chef et de ses ancêtres. Dans des sociétés un peu plus évoluées, il fallait ajouter les scribes et divers sortes de fonctionnaires. Dans les civilisations les plus riches et les mieux organisées, cela incluait aussi tout un peuple d’officiers, de marchands, de notaires et d’intendants.

Ils ne représentaient, cependant, qu’une petite partie de la population, et pour une raison évidente. Ces sociétés tiraient l’essentiel de leurs ressources de l’agriculture – parfois de l’agriculture des autres, mais en définitive cela revient au même. Comme l’agriculture sans engrais ni pesticides n’est pas très productive et que des paysans surtaxés finissent par mourir de faim et par ne plus rien produire du tout, il y a une limite extrêmement stricte à ce qu’une société pré-industrielle peut affecter à une classe moyenne.

Par ailleurs, dans un monde sans croissance, le seul moyen pour une société de s’enrichir est de dépouiller ses voisins. Chacun avait donc intérêt à consacrer une part importante de ses surplus à entretenir des soldats – ou l’amitié de ceux qui en avaient. On ne pouvait entretenir une classe moyenne qu’avec ce qui restait, c’est à dire en général pas grand chose.

Les énergies fossiles ont changé tout cela. Elles nous donné accès sous une forme facilement utilisable, à des millions d’années d’énergie solaire, à ce point que chacun d’entre nous dispose d’une centaine d’esclaves virtuels travaillant pour lui nuit et jour. Comme toujours lorsqu'un surcroît d'énergie traverse un système, nos sociétés se sont complexifié presque à l'infini. Les raisons en sont simples et ce sont les même que celles qui font que l’écosystème de Kinshasa est plus complexe que celui de l’île de Wrangel, Sibérie du nord. Plus vous avez de ressources à votre disposition plus vous pouvez faire de choses, plus vous serez nombreux à pouvoir les faire et plus il y aura d’interactions possibles entre les différentes parties de votre système.

Cette complexification n’est d’ailleurs pas une mauvaise stratégie. Comme le faisait remarquer le spécialiste de l’effondrement des sociétés complexes, Joseph Tainter, les sociétés humaines sont avant tout des machines à résoudre les problèmes, et leur principale manière de résoudre ces problèmes est de former des spécialistes. Ainsi, si vous êtes le souverain d’un petit royaume de l’âge du bronze et que vous n’avez pas de cuivre – ce qui est plutôt embêtant quand on veut faire du bronze – vous pouvez former des marchands qui iront dans la montagne échanger vos olives contre du cuivre. Vous pouvez aussi former des soldats qui iront expliquer aux montagnards qu’ils doivent vous donner du cuivre gratuitement. Ni les soldats ni les marchands ne cultiveront votre terre, cependant, et si vous formez plus de soldats que vos paysans ne peuvent en nourrir, vous allez avoir un gros problème.

C’est cette limite que les carburants fossiles nous ont permis, sinon de lever complètement, du moins de repousser substantiellement. Nous avons ainsi créé de gigantesques administrations, de complexes réseau d’entreprises et une foule d’institutions. Ce faisant nous avons également créé un grand nombre d’emplois qualifiés qui ont été occupés par ce que nous appelons aujourd’hui la classe moyenne.

Cela a permis à nos sociétés d’offrir plus de services et de résoudre plus de problème qu’aucune autre société avant elle. Là où les choses se compliquent, c’est qu’elles ne peuvent continuer à le faire que si elles sont constamment alimentées en énergie et en ressources.

En fait, quand je dis « constamment » c’est une erreur. Le terme adéquat est « toujours plus ». En effet, si augmenter la complexité de nos sociétés permet de résoudre des problèmes, ce processus est soumis à la loi des rendements décroissants. C’est à dire qu’à un certain moment créer de nouvelles administrations / entreprises / comités / instituts de recherche finit par coûter plus cher que les problèmes qu’ils sont censés résoudre. Comme nous n’arrêtons pas d’en créer de nouveaux pour faire face aux problèmes que causent les précédents, nos marges de manœuvre se réduisent progressivement jusqu’au moment où une crise emportera tout.

C‘est la thèse qu’a défendue Joseph Tainter dans son livre The Collapse of Complex Societies.

Il y a cependant un autre problème, beaucoup plus immédiat et sérieux : nous avons construit ces sociétés merveilleusement complexes avec des ressources non-renouvelables – notamment, mais pas exclusivement, les énergies fossiles. Celles-ci sont tout sauf inépuisables et il viendra forcément un moment où leur production stagnera puis diminuera.

Nous nous trouverons alors dans une situation peu enviable, car nous devrons entretenir une société toujors plus complexe avec toujours moins de ressources.

En fait c’est probablement ce qui est en train de nous arriver. La production de pétrole stagne depuis 2004 et la qualité du charbon que nous extrayons décline constamment. Ce n’est qu’une question de temps avant que les autres énergies fossiles et l’uranium suivent le même chemin.

Le résultat en sera un processus que John Michael Greer décrit assez bien et dont nous ressentons aujourd’hui les premiers symptômes.
Si la ressource est assez abondante - par exemple, le revenu d'un empire mondial, ou un demi-milliard d'années d’énergie solaire stockée dans le sol sous forme de combustibles fossiles - et si la vitesse à laquelle elle est extraite peut être augmentée au fil du temps, une société peut, du moins pour un certain temps, entasser des quantités inimaginables d’objets sans se soucier des coûts de maintenance. Le problème, bien sûr, c'est que ni l'expansion impériale, ni l’extraction de combustibles fossiles ne peuvent continuer indéfiniment sur ​​une planète finie. Tôt ou tard, vous vous heurterez aux limites de la croissance; à ce point les coûts de maintenance de votre empire ou de vos champs de pétrole commenceront une montée, certes en dents de scie, mais inexorable, tandis que le retour sur investissement entamera un déclin, également en dents de scie, mais tout aussi inévitable ; l'écart entre vos coûts de maintenance et les ressources disponibles échappera à tout contrôle, jusqu'à ce que votre société ne dispose plus de suffisamment de ressources pour subvenir à sa propre survie, et qu’elle s’éffondre.

C'est un effondrement catabolique. Ce n'est pas tout à fait aussi simple qu'il n'y paraît, car chaque poussée de catabolisme lors de la descente réduit de manière significative les coûts de maintenance, et peut également libérer des ressources pour d'autres usages. Le résultat habituel est le déclin par « en escalier » dont tant de civilisations nous montrent l’exemple, déclin marqué par des crises, suivies par plusieurs décennies de relative stabilité et une récupération partielle, puis un retour à la crise. Répétez le processus suffisamment longtemps, et vous transformez le Forum de la Rome impériale en pâture pour les moutons.

Ce que cela signifie pour les classes moyennes est simple : elles sont condamnées. Elles dépendent pour leur existence de toutes ces entreprises / administrations / institutions que nous avons créés au cours de nos années de croissance. Or à chaque crise une partie de ces institutions seront irrémédiablement détruites. Ce processus a d’ailleurs déjà commencé et la crise actuelle l’accélère.

Au fur et à mesure que la société perdra les moyens d’entretenir ses classes moyennes, celles-ci diminueront en nombre et en prospérité, selon un processus similaire à celui qui a transformé l’ancienne classe ouvrière en foule précarisée.

Les classes moyennes ont jusqu’à présent été relativement épargnée car nous avons collectivement décidé de sacrifier les ouvriers à leur sécurité. La gauche est, d’ailleurs, de ce point de vue, aussi coupable que la droite, car elle a d’abord chercher à préserver sa clientèle électorale, centrée sur l’aristocratie ouvrière et les classes moyennes du secteur protégé.

Naturellement, ce rétrécissement programmé des classes moyennes aura des effets politiques, d’autant plus qu’il sera accompagné d’un appauvrissement général de la société et d’une diminution, progressive mais considérable, des services qu’elle nous rend. Le plus évident est la disparition des Verts – notez bien que je n’ai pas dit les écologistes. Les Verts, sous leur forme actuelle, représentent les classes moyennes supérieures, mêlant dans leur idéologie une écologie souvent assez superficielle au  "gauchisme sociétal" typique de leur clientèle.

Ils n’ont pas d’avenir, sauf à changer complètement de discours, dans un monde où les classes moyennes mèneront un combat perdu d’avance contre la paupérisation. 

Le plus grave, cependant, n’est pas là. 

L’identité des classes moyennes est basée sur le fait que ses membres ne sont pas des prolétaires. La peur du déclassement, du retour à l’usine, y est donc très présente. Dans les années trente, cette peur a nourrit la montée des autoritarismes, qui pour ne pas être tous aussi pervers que le cauchemar cancéreux du Troisième Reich, n’en ont pas moins été très désagréable pour ceux qui les ont subis.

Nous risquons d’assister à un mouvement de radicalisation très similaire, avec il est vrai, une petite nuance. Les populistes de gauche, contrairement aux communistes d’antan, ont compris que les employés et les cadres moyens précarisés ne voulaient surtout pas qu’on les considèrent comme des ouvriers, et ont adapté leur discours en conséquence. Le danger peut donc tout aussi bien venir de la gauche mélenchoniste que de la droite lepeniste.

Bien sûr, ni les uns ni les autres ne pourrons arrêter le processus d’effondrement catabolique. Tout ce qu’ils feront, ce sera remplacer une élite dirigeante relativement pluraliste et ouverte par une autre nettement plus autoritaire et fermée dont les dictatures de l’entre-deux-guerres nous donnent un avant-goût. Et quand finalement ils s’effondreront, la situation qu’ils laisseront derrière eux sera bien pire que ce qu’elle aurait été si nous nous étions contenté du business as usual.

Si le déclin des classes moyennes est inéluctable, ses possibles conséquences politiques ne le sont pas, cependant. Le Royaume Uni et la France ont échappé, dans les années trente, et pour des raisons d’ailleurs différente, aux vagues jumelles du communisme et du fascisme, ce qui a sans doute sauvé la démocratie.

Nous pouvons le faire aussi.

Nous ne sauverons ni les classes moyennes ni notre civilisation, mais nous pouvons encore gérer la transition en laissant autre chose que des ruines à nos successeurs. Encore faut-il pour cela que nous abandonnions nos fariboles idéologiques et fassions face à la dure réalité qui nous attend.

Autant dire que ce n’est pas gagné.

mardi 6 mars 2012

Conservatisme



La malédiction de quelqu'un a dû fonctionner car nous vivons une époque intéressante. C'est ainsi que le principal candidat conservateur à l'élection présidentielle française passe son temps à proposer des réformes, au point qu'on se demande ce qu'il peut bien vouloir conserver. Si sa position est certainement caricaturale, elle est loin d'être isolée, et l'on cherchera en vain l'incarnation du principe de Montesquieu, selon lequel " il est parfois nécessaire de changer certaines lois, mais le cas est rare, et lorsqu'il arrive, il ne faut y toucher que d'une main tremblante".

C'est en partie la conséquence du mode de désignation démocratique de nos gouvernants -on ne se fait pas élire en ne promettant rien – mais en partie seulement. C'est aussi la manifestation de cette idéologie du progrès qui imprègne notre société et qui postule que l'histoire a un sens, et que celle-ci nous mène ou bien vers une toujours plus grande prospérité, ou bien vers une catastrophe ou une révolution qui nous ouvrira magiquement les portes de l'utopie.

Cette idéologie est à ce point prégnante que même ses adversaires – l'extrême-droite catholique par exemple – formule son opposition en ses termes. Il n'est pas jusqu'aux fascisme et au cauchemar cancéreux du nazisme qui ne présentent leurs projets en termes révolutionnaires.

La notion de changement organique, de cycle, le principe d'une histoire faite "de bruits et de fureur […] et ne signifiant rien", semble avoir totalement disparu de notre univers mental, en même temps que l'idée même de conservatisme.

Parler de conservatisme est toujours difficile. En Europe, il s'est formé en réaction à la Révolution Française et aux idées des Lumières qui la guidait. Sur le continent, la guillotine et les mousquets ont très vite, et des deux côtés, remplacé la conversation, et la contestation des principes révolutionnaires a été accaparée par l'école théocratique de Louis de Bonald ou de Xavier de Maistre, dont le principe était pour citer Bonald "l’homme ne peut pas plus donner une constitution à la société religieuse ou politique, qu’il ne peut donner la pesanteur aux corps ou l’étendue à la matière."

La Grande Bretagne, cependant, était gouvernée par un régime sinon démocratique, du moins constitutionnel depuis la Glorieuse Révolution de 1688, et l'on pouvait, sans trop de risques, y discuter des événements du moment. Certains anglais ont d'ailleurs pris fait et cause pour la Révolution. C'est ainsi que Mary Wollstonecraft a déménagé à Paris en 1792. Elle en est parti assez précipitamment en 1793, craignant, pas forcément à tort, de perdre la tête si elle s'attardait trop longtemps.

Le personnage le plus intéressant de cette période, cependant, est un gentleman irlandais nommé Edmund Burke. Il est généralement considéré comme le père du conservatisme.

Il n'en a pourtant pas le profil.

Né en 1729 et membre du Parlement en 1765, il fut de ceux qui soutinrent la lutte des colons américains, écrivant au moment de l’indépendance des États-Unis :

Je ne sais comment souhaiter le succès à ceux dont la victoire signifierait la séparation d'avec une noble et grande partie de notre empire. Je peux cependant encore moins souhaiter le succès à l'injustice, à l'oppression et l'absurdité.

Edmund Burke était un Whig, un partisan du parlement contre l'autorité royale. Il ne croyait pas à la monarchie de droit divin et admettait parfaitement que l'on puisse renverser par la force un régime tyrannique ou injuste – les anglais l'avaient d'ailleurs fait en 1648 et 1688. Il s'opposait également à la domination protestante en Irlande et dans le contexte politique actuel, il aurait été sans doute classé à gauche.

Pourtant, lorsque la Révolution Française a éclaté, il s'y est opposé, rompant avec nombre de ses anciens compagnons de parti et écrivant un ouvrage qui fera date : les Réflexions sur la Révolution en France. Contrairement aux traditionalistes français, il ne refuse pas la Révolution parce qu'elle est contraire à un ordre divin, mais parce qu’elle prétend établir un ordre quasi-divin basé sur des idées abstraites, ce qui, dans son esprit ne pouvait aboutir qu’à la tyrannie, puis à la dictature militaire – sur ce point, d’ailleurs, on ne peut lui donner tort.

A la création ex-nihilo d’un ordre nouveau basé sur la force, Burke préfère, non pas l’immobilisme des traditionalistes, mais un changement graduel, ancré dans les institutions existantes. Il voit, en effet, la société comme un organisme complexe, s’étendant bien au delà de la génération présente, et qui doit évoluer selon sa logique et ses lois propres.

La [Glorieuse] Révolution [de 1688] a été faite pour préserver nos anciennes et indiscutables lois et libertés, et cette ancienne forme de gouvernement qui est la seule garantie de nos lois et de nos libertés (…) L’idée même d’inventer de toute pièces un nouveau type de gouvernement est suffisante pour nous remplir de dégoût et d’horreur. Nous souhaitions à l’époque de la Révolution et souhaitons toujours tirer tout ce que nous possédons de l’héritage de nos ancêtres. A cet héritage, nous avons fait attention de ne rien greffer qui soit étranger à la nature de la plante originale (…) Dans la fameuse loi (…) appelée la Pétition des Droits, le Parlement dit au roi "vos sujets ont hérité cette liberté", basant leurs libertés, non sur des principes abstraits, "de par les droits des hommes", mais de par les droits des Anglais, comme un patrimoine reçu de leurs ancêtres.

Le concept de patrimoine est ici fondamental., car le patrimoine est quelque chose qui se transmet. Nous le recevons de nos ancêtres et avons l’obligation de le préserver pour nos descendants qui en sont tout autant propriétaires que nous. Le jeter à bas au profit de quelques grandiose plan pour établir le paradis sur terre, outre que cela mène souvent à un enfer très convainquant, revient à les spolier de leur héritage.

C’est d’ailleurs cela cela qui distingue la Révolution Américaine, et son héritière européenne de 1848 de la première révolution française et de son héritière terroriste de 1917.

Il est tout aussi absurde, cependant, de s’enfermer, à l’instar des riposteurs laïque ou des traditionalistes catholiques, dans un fixisme sans horizon. Il fut un temps, et Burke lui-même le savait bien, où le peuple anglais était soumis à l’arbitraire royal. Les droits de l’homme et la laïcité, tout ce que le Conseil Constitutionnel considère comme les principe fondamentaux reconnus par les lois de la République, se sont intégré, non sans nécessaires luttes et débats, dans notre héritage commun. Aucun gouvernement, aussi légitimement élu soit-il, ne saurait les remettre en cause. On peut penser que la présence de l’Islam et le mariage homosexuel y entreront aussi. La dynamique va certainement dans ce sens.

A l’inverse, certaines portions de notre héritage sont tombé dans l’obsolescence. A une certaine époque, catholique et français étaient presque synonymes. Vouloir aujourd’hui imposer une identité chrétienne à pays d’églises vides et de prêtres sénescents serait justement tomber dans l’abstraction et la négation de l’histoire que dénonce Burke.

Il est évident que les partis que l’on qualifie habituellement de conservateurs sont à des années-lumière de cette vision du monde. Un de leurs représentants, l’américain Fukuyama, a même poussé le comique involontaire jusqu’à proclamer la fin de l’histoire – exercice qu’on croyait jusqu’alors réservé aux marxistes et aux témoins de Jéhovah.

Depuis l’arrivée au pouvoir dans les années 80 de doctrinaires du marché libre, il semble, que le conservatisme traditionnel, qui faisait de la prudence dans l’action une vertu, ait cédé la place à un progressisme bis exaltant l’entreprise sociale-darwinienne et la concurrence libre et non faussée, voie obligée vers un paradis consumériste, pendant libéral de la société sans classes.

C’est d’autant plus regrettable que l’épuisement des ressources nous promet des changements aussi profonds que désagréables. En 1972, l’équipe de Donella et Dennis Meadows annonçaient au monde que nos ressources étaient limitées et que nous courrions au désastre si nous ne faisions rien. Quarante ans ont passé et nous n’avons rien fait. Nous subissons aujourd’hui les premiers symptômes de l’effondrement qu’ils avaient alors prévu. Celui-ci prendra du temps, et comme un cancer il sera entrecoupé de trompeuses périodes de rémissions. Il est cependant, à ce stade, probablement inévitable.

Et c’est justement dans ce genre de moment que nous avons le plus besoin de l’esprit du vieil Edmund Burke. Il sera tentant, au milieu des crises et des pénuries engendrées par l’épuisement de nos ressources, de nous lancer dans un nouveau cycle d’expérimentations sociales hasardeuses et d’élever, dans la fureur et dans le sang, de nouveaux paradis sur terre.

Leur échec est aussi inévitable que notre déclin. Ces vaines tentatives pour forcer la réalité complexe dans le moule de la Raison, du Matérialisme Dialectique ou de la Concurrence Pure et Parfaite, ne feront que rendre la chute plus difficile et plus sanglante et la renaissance plus incertaine et plus lointaine.

Comme le rappelait John Michael Greer :

Les intellectuels idéalistes (...) sont, en fait ; totalement inadaptés aux rôles de leadership dans la vie politique. La politique, comme le dit l'adage, est l'art du possible, elle exige le compromis, la volonté de trouver un terrain d’entente avec des gens ayant des idéaux et des intérêts radicalement divergents, ainsi que la capacité de prendre en compte complexité morale et faillibilité humaine. Les idéalistes sont notoirement mauvais dans ce domaine parce qu'ils sont pris dans le jeu des abstractions, et oublient trop souvent de remarquer que le monde réel ne suit pas nécessairement les modèles abstraits que nous créons pour l’expliquer. Les résultats, comme un coup d'œil à l'histoire le montre, vont de l’opéra-bouffe à l'enfer sur terre.

Il y aura un monde après l’épuisement de nos ressources et l’effondrement de la première tentative humaine pour créer une civilisation technologique. Si, cependant, nous voulons qu’il reprenne le meilleur de nous-même, nous devons lui éviter la folie et le carnage qui constituent le véritable héritage de Robespierre et de Lénine.

Et peut-être écouter ce vieux réformateur de Burke tonner contre les folies de la raison.